LA «SEQUELA CHRISTI» DANS LA VIE OBLATE

Comme premier principe d'une rénovation adaptée de la vie religieuse, l'Église mentionne la "sequela Christi": "La norme ultime de la vie religieuse, enseigne le Concile, étant de suivre le Christ selon l'enseignement de l'Évangile, cela doit être tenu par tous les Instituts comme règle suprême".

Aussi, quand on pense au renouveau de la vie religieuse aujourd'hui, à son intégration dans le monde moderne, à son incarnation plus vraie, plus réaliste dans les structures contemporaines, faut-il penser toujours également au message évangélique qu'elle y doit porter et qui constitue sa raison d'être, comme vie religieuse. Qu'on doive se renouveler, et s'intégrer, et s'incarner, oui! mais c'est le Christ, c'est l'Évangile vécu qu'il faut incarner. Autrement, il ne s'agira plus de vie religieuse, mais d'un simple humanisme terrestre. C'est là le risque de l'après-Concile: il vaut pour la vie religieuse comme il vaut pour toute l'Église. Jean Guitton l'a noté judicieusement:


Pour l'Église qui a fait sa mutation d'une manière imprévue et soudaine, s'ouvre une longue période de difficulté. Les pasteurs sont allés plus loin que les brebis. Les uns vont plus loin encore, les autres hésitent. Tout cela à mon sens vient d'une illusion. On s'imagine que la voie ouverte par le Concile est une voie sans croix, une voie de facilité. Quoi de plus facile en apparence que d'aimer, de prier en français, de ne plus jeûner qu'en esprit, de fraterniser avec ceux qui ne pensent pas comme vous, de découvrir la valeur de la sexualité, de confesser "le péché" du monde, et non sa propre faute, d'aller dans le sens de l'histoire?...
Pour tout dire, en un mot, ce que je redoute, c'est une diminution de la foi. Or l'Église ne se soutient que sur la foi. Sans la foi, la charité n'est plus qu'une fraternité humaine. Sans la foi, que seraient les sacrements? – Des symboles magiques. Sans la foi, que devient la prière? – Une vaine parole. Sans la foi, qu'est la liturgie? – Du théâtre sacré.


Sans la foi, et sans le souvenir constant du Christ, sans sa vivante présence au milieu de nous, que sera l'ascèse religieuse, et l'amour fraternel, et l'obéissance consacrée? Que sera notre zèle apostolique et notre esprit de pauvreté? Qui pourra demeurer fidèle à la virginité consacrée?

Il faut donc, en travaillant à la mise à jour des Familles religieuses, revenir sans cesse aux sources inspiratrices d'où elles sont nées: l'Évangile de Jésus-Christ et l'esprit des Fondateurs , surtout à la plus fondamentale de ces sources: la sequela Christi, selon l'enseignement de l'Évangile.

I. À L'ORIGINE DE TOUTE VIE RELIGIEUSE

Toute vie religieuse est née d'un désir de suivre le Christ et de vivre plus intégralement selon la forme évangélique. Cela est vrai des personnes prises individuellement, et aussi des Familles religieuses comme telles. Cela est vrai des Ordres anciens comme des plus récents Instituts. Saint François d'Assise avait reçu comme vocation spéciale la grâce de vivre, lui et ses frères, "selon la forme du saint Évangile" . Saint Ignace de Loyola voulait qu'on mette l'aspirant jésuite face au Christ, notre Seigneur, pour lui demander "s'il acceptait et désirait de toutes ses forces tout ce que le Christ a aimé et embrassé, ... jusqu'à désirer subir des insultes et des affronts, et passer pour fou par amour pour lui".

Un autre exemple, excessif même dans le passage que nous allons citer, de ce besoin de suivre le Christ chez l'âme consacrée, est celui du P. de Foucauld. Il est trappiste et doute de sa vocation. Le 4 octobre 1893, il écrit à sa cousine, Madame de Bondy:


Voyant qu'il n'était pas possible de mener à la Trappe la vie de pauvreté, d'abjec-tion, de détachement effectif, d'humilité, et je dirais même de recueillement de Notre-Seigneur à Nazareth, je me suis demandé si N.-S. m'avait donné si vivement tous ces désirs uniquement pour que je les lui sacrifiasse, ou bien si, puisqu'aucune congrégation dans l'Église ne donne aujourd'hui la possibilité de mener avec lui cette vie qu'il a menée en ce monde, il n'y a pas lieu de chercher quelques âmes avec lesquelles on peut former un commencement de petite congrégation de ce genre: le but, ce serait de mener aussi exacte-ment que possible la vie de N.-S., vivant uniquement du travail des mains, sans accepter aucun don, ni spontané ni quêté, et suivant à la lettre tous ses conseils, ne possédant rien, donnant à quiconque demande, ne réclamant rien, se privant le plus possible, d'abord pour être plus conforme à N.-S., puis, et presque autant, pour lui donner dans la personne des pauvres.

Le Père de Mazenod demande aussi que ses Oblats s'engagent à la suite du Christ:

Que doivent faire les hommes qui veulent marcher sur les traces de Jésus-Christ, leur divin Maître, pour lui reconquérir tant d'âmes qui ont secoué son joug? Ils doivent travailler sérieusement à devenir des saints... renoncer entièrement à eux-mêmes... vivre dans un état habituel d'abnégation et dans une volonté constante d'arriver à la perfection, en travaillant sans relâche à devenir humbles, doux, obéissants, amateurs de la pauvreté, pénitents, mortifiés, détachés du monde et des parents, pleins de zèle, prêts à sacrifier tous leurs biens, leurs talents, leur repos, leur personne et leur vie pour l'amour de Jésus-Christ, le service de l'Église et la sanctification du prochain (Préface).

Les nouvelles Constitutions réaffirment cet engagement à la suite du Christ dans la vie oblate.

Par les conseils évangéliques, "fondés sur les paroles et les exemples du Seigneur", [les Oblats] veulent se disposer à la charité parfaite, en partageant la forme de vie de Jésus, qui pour nous sauver s'est fait chaste, pauvre et obéissant (a. 18).

Chacun des voeux est présenté comme une conséquence de cette suite du Christ: par la chasteté, l'Oblat "se donne directement au Christ" (a. 19); par la pauvreté, il entend répondre à l'invitation du Christ dans l'Évangile: "Si tu veux être parfait... viens et suis-moi" et "il trouve là un moyen de communier au Christ" (a. 25); enfin "à la suite du Christ... qui s'est fait obéissant jusqu'à la mort", l'Oblat veut vivre d'obéissance (a. 33).

Par leur vie communautaire, les Oblats "porteront aux yeux des hommes le témoignage que Jésus vit au milieu d'eux..." (a. 45). Dans la vie liturgique et les sacrements, l'Oblat cherchera une "rencontre personnelle avec le Christ" (a. 53); "dans la prière silencieuse et prolongée de chaque jour, il se laissera modeler par le Seigneur" (a. 59).

En un mot – et cela résume bien pour l'Oblat le sens de la suite du Christ –, "Coopérateur du Sauveur, il trouvera en lui, en tout et partout, l'inspiration de sa conduite" (a. 59).

On comprend que la formation oblate, aussi bien au noviciat (a. 81) qu'au scolasticat (a. 92), soit explicitement centrée sur cette suite du Christ.

Première constatation donc: à l'origine de toute vie religieuse, personnelle et communautaire, et en particulier de la vie oblate, il y a le désir de s'engager plus radicalement à la suite du Christ. C'est l'exemple des apôtres et des premiers disciples. Jésus les a invités à tout laisser pour le suivre et vivre avec lui, et c'est ce qu'ils ont fait.

À Pierre et André, il a dit: "Venez à ma suite, et je vous ferai pêcheurs d'hommes" (Mt 4, 19); avec Jacques et Jean, il a agi de même (Mt 4, 21-22): à Matthieu et à Philippe, il a dit: "Suis-moi" (Mt 9, 9; Jn 1, 43); au jeune homme riche, il a dit: "Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, puis viens, suis-moi" (Mt 19, 21).

Tout laisser pour suivre le Christ, c'était donc le propre des apôtres, et c'est pourquoi très tôt dans l'Église, c'est-à-dire dès que s'organise la vie consacrée, on identifie pratiquement vie religieuse et "vie apostolique".

On n'a pas cessé, à travers tout le Moyen-Age, écrit Dom Jean Leclerq, de revendiquer pour [la vocation monastique] le patronage des apôtres; en ce sens on aimait à dire que l'ordre de saint Benoît était un "ordre apostolique".

Cela répond donc à une attitude évangélique, abstraction faite de toute fonction ou activité particulière. Saint Pierre l'avait compris quand il disait au Seigneur, après avoir été témoin du refus du jeune homme riche: "Eh bien! nous, nous avons tout quitté et nous t'avons suivi, quelle sera donc notre part?" (Mt 19, 27).

D'après l'Évangile, que signifie "suivre Jésus"? Il n'y a encore rien d'organi-sé, mais globalement cela signifie une rupture, une séparation, un état de pauvreté par rapport à son passé: Pierre et André laissent leurs filets (Mt 4, 20); Jacques et Jean laissent leur barque et leur père (Mt 4, 22); à un autre qui retarde Jésus dit: "Suis-moi et laisse les morts enterrer leurs morts" (Mt 8, 22); au jeune homme riche, il demande de laisser tout son avoir aux pauvres (Mt 19, 21); et de façon générale, le Seigneur proclame: "Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même, qu'il se charge de sa croix et qu'il me suive" (Mt 16, 24).

Suivre le Christ, c'est une rupture et un engagement dans la foi, c'est un "risque" et un risque qui prend tout l'être. Deux paraboles du Seigneur aident à le mieux comprendre: celle de la perle fine et celle du trésor caché dans un champ.

Le Royaume des cieux est semblable à un trésor qui était caché dans un champ et qu'un homme vient à trouver; il le recache, s'en va ravi de joie vendre tout ce qu'il possède et achète ce champ (Mt 13, 44).

S'il n'y a pas de trésor, s'il s'était trompé, c'est un homme ruiné; il a misé toute sa fortune. C'est un peu la même chose pour celui qui s'engage dans l'état religieux. Il sait que le Christ se cache là d'une façon particulière et il se décide à tout abandonner pour le suivre, il prend le risque entier. Ce ne sont pas les cadres ou les structures de l'état religieux qui l'intéressent, ce n'est là que le champ, ... mais c'est le Christ qui s'y trouve, et c'est pourquoi il sacrifie tout, afin de l'y rejoindre et d'être avec lui.

Pourquoi, en effet, suivre le Christ? pourquoi Jésus appelle-t-il? L'évangélis-te saint Marc répond en indiquant deux buts: "[Jésus] en choisit douze pour être avec lui et pour les envoyer prêcher" (Mc 3, 14-15).

"Être avec lui", "aller prêcher". On pourrait peut-être, s'en tenant à ces deux formules, conclure aussitôt à la distinction des deux modes de vie religieuse: "être avec lui": vie contemplative; "aller prêcher": vie active. Ce serait inexact. D'abord, il s'agit des douze, et tous iront prêcher et tous devront vivre avec lui. Ces deux attitudes sont essentielles à toute personne qui veut suivre le Christ: la manière pourra changer, selon sa vocation propre, mais toujours la personne devra vivre avec le Christ et le prêcher de quelque façon. La Carmélite prêche le Christ, au milieu des villes par sa prière, par son témoignage et par son silence; la Fille de Saint Vincent de Paul vit constamment avec le Christ, même quand elle quitte son couvent pour aller chez les pauvres, car c'est le Christ qu'elle doit servir et aimer dans les pauvres.

II. L'ADJONCTION DES TÂCHES APOSTOLIQUES

Il est bon de noter cependant le changement d'accent qui s'est accompli au cours des siècles. À partir du XIe siècle surtout, ce furent les moines-prédicateurs qui voulurent se réclamer du patronage des apôtres, d'abord les Chanoines réguliers, puis les Dominicains, eux qui unissaient et la vie monastique et l'apostolat extérieur. Ils furent même tentés de revendiquer pour eux seuls le privilège de la "vie apostolique". Il y eut alors querelle de moines, dit-on, mais bientôt on finit par s'entendre. Les Chanoines reconnurent qu'il y a deux façons de participer à la "dignité des apôtres": selon qu'on mène la vie apostolique (tout quitter pour suivre le Christ) ou selon qu'on exerce l'apostolat (aller prêcher).

Dans la suite, le second aspect (aller prêcher) fut de plus en plus mis en évidence. Avec la fondation des Jésuites, au XVIe siècle, on fit un nouveau pas: on laissa tomber les exercices "monastiques" (clôture, office choral...) et l'effort porta principalement sur le service apostolique ou apostolat proprement dit. En même temps, on essaya de mettre en oeuvre une forme de vie spirituelle correspondante: une ascèse qui vient de l'obéissance et du dévouement plus que des exercices de macérations ou des jeûnes: des heures d'oraison moins prolongées, mais une pureté de coeur et une attention à l'Esprit qui permettent de contempler Dieu dans l'action et de demeurer toujours avec lui, etc.

Plus tard, avec l'approbation des instituts à voeux simples, l'évolution se continua dans le même sens, mais pas toujours, semble-t-il, de façon aussi heureuse. Les cadres s'alourdirent davantage; on essaya d'unir souvent et de façon assez artificielle éléments monastiques et fonctions apostoliques: ce qui développa chez bien des membres un sentiment de division intérieure ou de déchirement. Cela, dans les Congrégations actives ou apostoliques; quant aux Ordres contemplatifs, évoluant en milieux plus fermés, leur risque fut de conserver des attitudes, des institutions, des coutumes qui finirent par être étrangères, ou au moins difficilement assimilables par les mentalités plus modernes.

Depuis une vingtaine d'années, et spécialement avec le Concile, le problème se pose de façon aiguë pour la plupart des Instituts. Et ce problème, on serait tenté de le réduire aux deux questions suivantes: la première concerne les jeunes qui entrent dans l'état religieux: y entrent-ils vraiment et avant tout pour suivre le Christ? Et est-ce que, dans le discernement que nous faisons de leur vocation et dans la formation que nous leur donnons, nous insistons suffisamment sur ce point central de la "sequela Christi"? Sont-ils placés assez tôt et de façon assez réaliste devant la nécessité absolue de l'engagement à la suite de Jésus? Sous l'aspect proprement religieux, tout le reste est secondaire.

La deuxième question concerne l'état religieux lui-même: Est-ce que par la multiplicité et la rigidité des structures, on n'a pas voilé beaucoup et rendu très compliqué cette "sequela Christi"? Faut-il vivre en clôture? Faut-il se lever la nuit? Faut-il avoir cinq heures d'exercices religieux chaque jour? Faut-il porter tel habit? Faut-il faire contrôler chacune des heures de sa journée et chacune de ses lettres... pour suivre le Christ dans un état de vie consacrée, même s'il s'agit de l'état religieux?

III. L'ESSENTIEL DE LA "SEQUELA CHRISTI"

Le problème est très sérieux. Il dépasse même beaucoup la vie religieuse. C'est toute l'Église dans son organisation, dans son système de contrôle et d'admi-nistration qui est touchée. Certaines défections de prêtres nous le rappellent douloureusement même si d'autres facteurs ont pu jouer en ces défections.

Pour la vie religieuse, c'est peut-être encore plus vrai. Il faudra simplifier, simplifier de plus en plus, afin qu'apparaisse clairement aux yeux de tous, que s'engager dans l'état religieux, ce n'est pas se compliquer la vie, se lier à toutes sortes de minuties et d'embarras nouveaux, mais bien se donner totalement et définitivement au Christ, par amour pour lui et pour les hommes, nos frères, et que ce don, qui s'exprime dans la pratique des conseils évangéliques de chasteté, de pauvreté et d'obéissance, est pour nous source de joie, d'épanouissement et de plus grande générosité, et amabilité, et liberté.

Des structures sont nécessaires, certains règlements sont nécessaires, certaines formes de prière et d'ascèse sont nécessaires, mais lesquels? ... Ceux qui répondent le plus aux exigences évangéliques et à l'esprit d'un Institut, et aux appels de Dieu dans le monde d'aujourd'hui.

Comme attitude première, il faut se remettre dans l'Évangile et se rendre tout accueillant, tout réceptif. Au fond, qu'est-ce que le Seigneur Jésus attend de l'âme qui veut le suivre de plus près? C'est la première question qu'il faut se poser.

Il attend une volonté totale d'abnégation de soi: "Qu'il se renie lui-même...".

Il attend un détachement complet de sa famille et des biens de ce monde: "Haïr son père, et sa mère, et jusqu'à sa propre vie".

Il attend un amour sans borne pour les autres, "comme le Christ qui nous a aimés jusqu'à donner sa vie".

Il attend un engagement réel dans les béatitudes: "Bienheureux les pauvres, les doux, les pacifiques, les miséricordieux...".

Il attend une confiance et un abandon absolu entre les mains du Père: "Pourquoi craignez-vous, petit troupeau...?".

Il attend la consécration de la chasteté, si Dieu lui en fait la grâce: "Tous ne comprennent pas ce langage, mais ceux-là seulement à qui il a été donné".

Il attend la fidélité en tout, jusque dans les petites choses: "Celui qui fera ainsi et l'enseignera aux autres sera appelé grand dans le Royaume des Cieux...".

Par ailleurs, l'Évangile lui-même n'indique ni heures de parloir, ni règlement de silence, ni permission à demander pour faire l'aumône à un pauvre. Ces choses peuvent être bonnes, nécessaires même; mais, de soi, elles ne constituent pas l'esprit évangélique.

Alors, dira-t-on, quelle différence y a-t-il entre un laïc chrétien et une personne religieuse, en ce qui concerne la "sequela Christi"?

Que les deux doivent suivre le Christ, c'est nécessaire. C'est une exigence du baptême.

Que les deux doivent tendre à une charité parfaite dans cette "sequela Christi", c'est nécessaire aussi. Tous sont appelés à la sainteté, nous dit le Concile (Lumen Gentium, ch. V). C'est à tous que le Seigneur a dit: "Soyez donc parfaits comme votre Père céleste est parfait" (Mt 5, 48).

Mais là où apparaît la différence, c'est dans le chemin pris par chacun, selon la grâce particulière que Dieu lui accorde. Le religieux choisit, par grâce, le chemin d'une consécration plus intime à Dieu seul, spécialement par la virginité ou le célibat, et cela à travers une institution officiellement reconnue par l'Église.


Pareillement, dit le Concile, la sainteté de l'Église affectionne particulièrement les multiples conseils dont le Seigneur dans l'Évangile propose l'observance à ses disciples. En tête de ces conseils il faut placer le don précieux de la grâce, que le Père accorde à quelques-uns (cf Mt 19, 11; 1Cor 7, 7) de se consacrer à Dieu seul par la virginité ou le célibat, avec plus d'élan et sans partage du coeur (cf 1Cor 7, 32-34). Cette parfaite continence en vue du Royaume des cieux, l'Église, qui en a toujours eu une très haute idée, la considère comme un signe et un stimulant de la charité et comme une source peu commune de fécondité spirituelle dans le monde.


Au chapitre suivant, celui sur les religieux, on précise davantage, tout en évitant de parler d'«état meilleur» ou "plus parfait".


Par les voeux ou d'autres liens sacrés qui, de soi, s'en rapprochent et par lesquels il s'oblige à observer les trois conseils évangéliques déjà mentionnés, le fidèle se donne totalement à Dieu dans un suprême acte d'amour; si bien que c'est à un titre nouveau et tout à fait particulier qu'il s'attache au service de Dieu et a son honneur… (n° 44).


Le religieux qui s'engage à la suite du Christ prend donc un chemin plus exigeant, plus radical, plus total pour l'atteindre, il quitte tout "dans un suprême acte d'amour", et spécialement, il renonce au mariage, à fonder un foyer, pour "se donner à Dieu seul".

Avant de terminer cet exposé, disons quelques mots de la "sequela Christi" en relation avec ce qu'on peut appeler les différentes formes de vie religieuse: active, mixte, contemplative.

IV. LES FORMES DE LA "SEQUELA CHRISTI"

La distinction "vie active", "vie contemplative", "vie mixte" demeure valable même si elle est contestée aujourd'hui: elle répond à des fonctions particulières dans l'Église, fonctions différentes, selon l'appel de chacun: fonction surtout de prière et d'adoration devant Dieu (vie contemplative); exercice d'activités apostoliques qui, par elles-mêmes, exigent une sérieuse contemplation des mystères de Dieu (vie mixte ordonnée à la prédication ou à l'enseignement de la foi); enfin exercices d'activités apostoliques qui, par elles-mêmes, n'exigent pas cette pénétration intellectuelle des mystères de Dieu (vie active, ordonnée aux oeuvres caritatives comme le soin des malades, la visite des pauvres, l'enseignement des sciences profanes, etc.).

Ces distinctions sont valables; elles ne sont quand même pas premières, quand il s'agit de la "sequela Christi". Celle-ci n'est pas plus liée à un style de vie contemplative qu'à un style de vie active: elle est au coeur de toute vie consacrée. Se renoncer, porter sa croix, être une personne de vie intérieure, tendre chaque jour à se donner tout à Dieu par la fidélité aux conseils évangéliques, ce n'est pas moins nécessaire à la Fille de la Charité de saint Vincent de Paul qu'à la Carmélite de sainte Thérèse. Il arrivera même que la première parvienne à une plus haute sainteté que la seconde, si elle est animée d'une charité plus intense.

Mais toujours, et c'est là le point essentiel, il faut que la charité y soit, et une vraie charité; et il faut que cette charité soit entretenue et développée par des moyens opportuns. Suffira-t-il d'aller prêcher, d'enseigner, de soigner les malades, de faire du service social, pour développer la charité...? Ne faudra-t-il pas aussi, même chez le religieux le plus actif, des moments de vraie solitude, seul avec Dieu, des lectures spirituelles fréquentes qui alimentent sa vie intérieure, une certaine structure et discipline de vie, aussi adaptée qu'on le veuille, mais réelle et vraiment efficace?...

Actuellement dans la rénovation de la vie religieuse, surtout de la vie religieuse apostolique, ce point-là semble majeur. Il est à craindre que, sous prétexte d'adaptation et désir d'assurer une plus grande unité de vie, on vide l'état religieux apostolique de ce qui, jusqu'à présent, lui a donné sa consistance et sa force. On s'engage à la suite du Christ pour aller prêcher, pour travailler à l'établissement du Royaume, oui! mais c'est d'abord pour être avec lui, pour devenir son compagnon, pour vivre dans son intimité, qu'on quitte tout et qu'on se met à le suivre. Il ne faudrait pas qu'avec d'excellentes intentions, on aille d'un excès à l'autre, et que, par crainte d'être trop "monastique" ou "contemplatif", on finisse par n'être plus religieux du tout. Le danger serait d'enlever de la vie religieuse apostolique des éléments essentiels à toute vie intérieure, à toute vie religieuse, en les qualifiant faussement d'éléments spécifiques à la vie monastique ou contemplative.

Pour éviter ce danger, la condition essentielle, c'est que les personnes responsables de la rénovation de leur Institut soient elles-mêmes des religieux pénétrés d'un authentique esprit évangélique et bien unifiés intérieurement.

Fernand JETTÉ, O.M.I.