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ENCORE UNE FOIS LE PÉCHÉ ORIGINEL
Frédéric Manns
Lanthropologie juive, affirment certains, voit l'homme comme un être irréductible, accompli dès sa création. Au joug de la loi juive l'Eglise semble avoir substitué celui du péché originel, lui-même constitutif d'une culpabilité généralisée à toute l'humanité
Cest au Ve siècle, que l'Eglise, avec saint Augustin, a instauré le péché originel comme constitutif de la condition humaine, s'éloignant en cela de la conception judaïque de l'homme. Quen est-il de la théologie du péché originel due à Saint Augustin ? Il convient dexaminer les choses de près.
Le judaïsme ancien avait maintes fois mis le Messie en rapport avec Adam. Le Testament de Lévi 18 avait prophétisé que le Messie ouvrirait la porte du Paradis et quil enlèverait le glaive menaçant Adam. Le midrash Genèse Rabbah 12,6 rapportait une ancienne tradition selon laquelle le Messie restituerait les six objets qui furent enlevés à lhumanité à cause de la faute dAdam . Lapôtre Paul sinsérait dans cette tradition lorsquil traçait un parallèle entre Jésus et Adam et affirmait que Jésus, le nouvel Adam, était venu pour sauver le premier Adam . Les conséquences que Paul tirait de cette affirmation devaient surprendre ses anciens collègues pharisiens et ses condisciples de la yeshiba de Rabban Gamaliel. Si le Christ était la plénitude de la loi, celle-ci navait plus de raison dêtre. Son rôle de pédagogue étant terminé, la loi devenait source de malédiction .
La réponse juive donnée aux affirmations de Paul se vérifie en trois domaines: celui de la désobéissance dAdam, celui de la pénitence dAdam et celui de la sépulture dAdam. Il nous suffira dexaminer ici le premier domaine.
Gen 3 présente la désobéissance dAdam comme lorigine de la mort: Tu es glaise et tu retourneras à la glaise (3,19). Le mythe de la chute forme un épisode isolé dans lÉcriture . Le premier écho à ce texte se trouve en Ben Sira 25,23: Cest avec la femme qua commencé le péché, et cest à cause delle que nous mourons tous. Lauteur du livre de la Sagesse donne une autre explication du phénomène de la mort: Dieu na pas créé la mort et il ne prend pas plaisir au trépas des justes (1,13). Cest par lenvie du diable que la mort est entrée dans le monde (2,24). Formé à la philosophie platonicienne, lauteur du livre de la Sagesse introduit le principe de limmortalité de lâme dans son texte. La condamnation dAdam devenait une exhortation à vivre dans la justice, car la justice est immortelle et linjustice conduit à la mort (1,15).
Dans les milieux apocalyptiques le péché dAdam est à peine mentionné. Le livre dHénoch éthiopien, au livre des veilleurs (1-36), y fait une brève allusion lorsque Raphaël montre à Hénoch larbre de la sagesse du Paradis: Cest pour avoir mangé de son fruit quAdam et Eve connurent la vérité et furent chassés du Paradis (32,6). Lauteur du livre des veilleurs souligne par contre la responsabilité des anges qui se sont unis aux filles des hommes et ont introduit ainsi le mal dans le monde. Par contre lauteur de 4 Esdras attache à nouveau une importance plus grande au péché dAdam. Cest parce quil a désobéi à lordre de Dieu quAdam a été condamné à mort et dans sa condamnation il a entraîné tous ses descendants (3,7). Affligé dun mauvais coeur, il fut puni, lui et tous ceux qui naquirent de lui (3,21). Même le don de la loi au Sinaï na pu arracher le coeur mauvais (3,20). Puisque la création entière a été frappée les difficultés samoncellent partout (7,11-12).
Dans les milieux piétistes laccent est mis également sur le péché dAdam. La Vie dAdam et dEve en témoigne. Adam reproche à Eve de navoir pas été capable de faire pénitence dans leau du Jourdain après la chute. Cest par la jalousie du diable, qui a refusé dadorer limage de Dieu en Adam, que le péché est entré dans le monde (12-15). Et le péché dAdam aura comme conséquence le péché de Caïn (22-24).
Les rabbins connaissent lidée que la mort est entrée dans le monde à cause du péché dAdam. Le midrash Genèse Rabbah 17,8 rapporte une tradition du maître tannaïte R. José affirmant que les femmes doivent se couvrir la tête, parce que celui qui a commis une faute a honte dêtre vu. De plus, les femmes suivent le cercueil lors des funérailles pour indiquer que ce sont elles qui ont amené la mort dans le monde. Le midrash Sifre Dt 6,4 orchestre la croyance en la corruption des hommes due au péché dAdam: Jacob craint quil ait un fils indigne, car dAbraham naquit limpur Ismaël et dIsaac naquit limpur Esaü. La liturgie juive répète cette tradition dans le Targum Néofiti Gen 49,2. Au troisième siècle les maîtres amoraim conservent encore des traces de cette croyance. Le Talmud, au traité Sabbat 55b, rapporte la tradition suivante de R. Johanan: Quand le serpent eut raison dEve, il lui infligea une souillure qui disparut pour les Israélites lorsquils se tinrent devant le Sinaï. En dautres termes, R. Johanan reconnaît quEve fut souillée après le péché. Il sagit probablement dune souillure morale dont les Israélites furent lavés lorsquils acceptèrent la loi. Mais leur innocence retrouvée fut de brève durée, puisquen fabriquant le veau dor, ils redonnèrent autorité à lange de la mort sur eux. Le Talmud, au traité Jebamot 103b, fait état de cette tradition.
Un second témoin de lexistence dune souillure dans lhumanité après la chute dAdam se trouve dans le traité Aboda Zara 22b du Talmud de Babylone. Abba bar Kahana, un maître amora, affirme: Jusquà la troisième génération des Patriarches, la souillure ne leur fut pas enlevée, car Abraham eut pour fils Ismaël et Isaac eut pour fils Esaü. Cest Jacob qui le premier engendra douze fils exempts de défauts. Le traité Pesahim 56a attribue une tradition semblable à R. Simon ben Laqish .
Il semble donc que les maîtres tannaïtes et amoraim aient connu la thèse dune transmission du péché à la postérité dAdam. Bientôt, par réaction contre Paul qui orchestrait la même affirmation, la chute dAdam allait perdre sa place centrale pour nêtre considérée que comme un péché à côté dautres péchés. Lorsque les rabbins affirment que la Shekinah remonte au premier ciel après le péché dAdam, puis au second ciel après le péché de Caïn et ainsi de suite après les fautes de la génération dEnosh et de celle du déluge, ils réduisent implicitement la faute dAdam à nêtre quune faute à côté dautres. Cette conviction est répétée en Genèse Rabbah 19,7 et Nombres Rabbah 13,2. Mais il y a plus. R. Méir semble contredire le texte de Gen 3 et considère la mort comme nécessaire dans le plan du monde. Commentant Gen 1,31 Et Dieu vit que cela était très bon (twb m'wd), il sexprime ainsi: Le terme m'wd (très) signifie la mort (mwt). Ainsi le verset signifie que Dieu vit que la mort était très bonne . Le problème de la mort trouve donc une explication différente de celle de la Bible. Dans dautres textes les rabbins nhésiteront pas à présenter la foi dAbraham comme lantidote de la chute dAdam. Lauteur de Genèse Rabbah 14,6 émet lhypothèse suivante: Cest Abraham qui devait être créé le premier, mais Dieu se dit: Peut-être péchera-t-il et ny aura-t-il personne pour réparer son oeuvre? En créant Adam, je suis sûr que sil se pervertit, Abraham viendra et remettra les choses en ordre.
Généralement les rabbins verront un correctif à la chute dAdam dans lacte de foi par lequel Israël accepte dobéir à la loi de façon inconditionnée. Lorsque Dieu descendit sur le Sinaï, il était escorté de myriades danges; ceux-ci ornèrent les Israélites de couronnes et les pourvoyèrent darmes qui les rendirent invulnérables contre la mort . Ces armes devaient faire contrepoids à lépée des chérubins postés à la porte du Paradis pour en garder lentrée. La loi devint ainsi un moyen de libération et daffranchissement.
Pour éviter de trop mettre en évidence le péché dAdam les rabbins souligneront toujours plus une autre cause du mal: la tendance au mal présente dans le coeur de lhomme. En effet Dieu avait créé Adam avec deux penchants . Quand Dieu dit que tout était bon, il embrassait du même regard le mauvais et le bon penchant . Comment le mauvais penchant pouvait-il être bon? Cest que sans lui lhomme ne bâtirait pas de maison, ne prendrait pas de femme et nengendrerait pas denfants. La présence en lhomme de cet ennemi intérieur nentache en rien sa pureté originelle et ne compromet pas sa vertu . Une telle conception séloignait des affirmations des rabbins tannaïtes et des maîtres chrétiens qui soulignaient le péché originel dAdam .
Il faut relire les sources juives avant de faire des affirmations à lemporte-pièce concernant le christianisme. Le judaïsme a connu bel et bien une affirmation de la souillure dans lhumanité après le péché dAdam.
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