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ISRAEL ET L'EGLISE

Frédéric Manns
Président de la Commission de dialogue interreligieux de la Custodie de Terre Sainte

En Terre Sainte l'Eglise latine est composée essentiellement de trois groupes: la communauté de chrétiens arabes, la qehila d'expression hébraïque et la communauté internationale. Ces trois groupes cohabitent tant bien que mal, bien que chaque groupe réagisse à sa façon devant les événements politiques. Dans le Magnificat, le cantique de Zacharie et le cantique de Siméon ces trois groupes célèbrent le peuple et le Dieu d'Israël reconnaissant ainsi leurs racines juives.
L'Eglise du Christ en Terre Sainte n'est pas limitée cependant à l'Eglise latine. Les Grecs et les Arméniens constituent deux Eglises importantes. Bon gré mal gré, l'œcuménisme progresse au rythme oriental. Les marches collectives des Patriarches de toutes les Eglises vers Bethléem pour essayer de forcer le barrage de l'armée israélienne à l'entrée de la ville ont obligé toutes les Eglises présentes à Jérusalem de prendre position en face d'Israël. Elles ne veulent pas seulement parler d'Israël; elles voudraient parler avec Israël. La théologie ne peut pas être le reflet de l'actualité politique, si brûlante qu'elle soit.
Nous nous limiterons ici à analyser la situation à l'intérieur de l'Eglise latine. Les difficultés soulevées par les Patriarches orientaux au concile Vatican II lors de la discussion du document Nostra Aetate sont bien connues. Pour beaucoup de chrétiens arabes Israël c'est l'antique peuple de la Bible dont on racontait volontiers l'histoire. Mais l'Israël moderne, avec ses immigrés venus d'Amérique et de Russie, ce n'est plus le peuple juif tel qu'il existait au début de l'ère chrétienne; ce peuple était déchu de son élection, maudit par Dieu parce qu'il a rejeté Jésus. Son Temple a été détruit et l'emplacement est aux mains des musulmans. L'existence de l'Israël moderne n'est qu'une preuve de la véracité des Evangiles. Le Patriarche latin a réagi fortement contre cette position dans sa lettre 'Lire la Bible au pays de la Bible'.
Pour les chrétiens d'origine ou d'expression juive qui se font les défenseurs inconditionnels de l'Etat d'Israël l'Eglise n'a qu'une chose à faire: battre sa coulpe pour les erreurs du passé qui se sont accumulées depuis les croisades jusqu'à la Shoah. Une véritable chasse à la sorcière contre les théologiens de la substitution a commencé. La fermeture temporaire de l'Institut Ratisbonne a envenimé encore davantage les débats.
La communauté chrétienne internationale ne s'arrête pas à ces luttes internes: c'est par des gestes concrets, par des oeuvres sociales et par des institutions académiques qu'elle entend témoigner sa foi en Jésus, le Messie d'Israël.
Pour clarifier les termes du débat actuel, il faut examiner les problèmes débattus avec courage et fermeté.
Il est clair que les communautés chrétiennes ne peuvent discréditer l'Ancien Testament en lui déniant sa place dans l'histoire du salut. Il y a eu au cours de l'histoire à plusieurs reprises et dès le deuxième siècle avec Marcion des mouvements visant à la suppression canonique de l'Ancien Testament qui se sont révélés désastreux pour l'Eglise. Le concile Vatican II a remis la lecture de l'Ancien Testament à l'honneur dans la liturgie, enrayant définitivement cette tentation.
La recherche féconde d'une nouvelle présentation d'Israël qui puisse unir tous les chrétiens de n'importe quelle origine doit demander à la Bible les éléments d'une nouvelle synthèse. Déclenchée par les bouleversements de ces cinquante dernières années, cette recherche doit s'abreuver aux sources des deux Testaments. Ces pages devraient permettre aux chrétiens de préparer le jour où le problème palestinien pourra être débattu dans un climat de confiance entre Juifs et Chrétiens sans que les spectres de l'antisémitisme et du nazisme qui sont brandis habituellement d'un côté ou de l'autre puissent troubler les entretiens.

Retour à la Bible

Israël est une réalité vivante qui plonge des racines dans un passé lointain. Ses traditions rabbiniques se présentent comme un commentaire du Pentateuque et rappellent aux chrétiens l'importance de la loi orale. La Bible n'est pas seulement un document du passé; elle est la parole de Dieu que chaque génération doit actualiser pour la comprendre. Les dangers d'une lecture fondamentaliste guettent cependant de nombreux lecteurs. La vision des ossements desséchés du livre d'Ezéchiel, par exemple, a souvent été appliquée à la résurrection nationale de l'Etat d'Israël (Menorah devant la Knesset), alors que l'étude des circonstances historiques du texte invite à la prudence. Une démythisation de certains rapprochements faciles qui relèvent du romantisme est actuellement en cours.
Faut-il renoncer à lire les événements contemporains à la lumière de la Bible? Ceux qui le pensent échappent à l'ambiguïté devant laquelle ils sont placés dès qu'il est question d'Israël, car ce terme désigne à la fois une nation, une religion et une culture. Dans la Bible Israël désigne le royaume des dix tribus qui, après la mort de Salomon, ont fait sécession pour constituer un royaume indépendant de celui de Jérusalem. Le sens religieux du terme est resté prédominant: Isaïe 8,14 parle pour désigner les royaumes d'Israël et de Juda des deux maisons d'Israël. Le terme demeure un mot de ralliement pour désigner l'unité d'Israël.
La Bible parle avec une telle force de l'intervention de Dieu dans l'histoire et d'un plan qui se réalise par le moyen d'Israël qu'on ne peut pas ne pas être attentifs aux signes qui renvoient à ce plan. La permanence du peuple juif à travers une histoire de menaces et de persécutions, le retour du peuple dans la terre de ses ancêtres après l'expérience traumatisante de la Shoah sont des signes que le plan de Dieu n'est pas encore achevé. Il est fort probable que le conflit actuel au Moyen Orient aurait perdu de sa virulence si la dimension théologique de l'histoire d'Israël avait été davantage prise en question. Or l'histoire est maîtresse de vie. Malheureusement peu de journalistes fréquentent la Bible. Israël est le plus difficile à expliquer dans une logique humaine et le moins facile à ignorer. Il heurte la logique à laquelle on est habitué de sorte qu'il est tentant soit de l'idéaliser, soit de le nier. De toutes façons Israël ne laisse personne indifférent.

L'élection d'Israël

La doctrine de l'élection d'Israël se fonde sur l'intimité toute spéciale des relations entre Dieu et son peuple. Aimer c'est choisir. La foi en l'élection trouve son expression dans le Deutéronome, dans les Psaumes et chez les prophètes. "Ce n'est pas parce que vous êtes les plus grands parmi les peuples que je vous ai choisis. Mais c'est par amour pour vous et pour vous garder le serment juré à vos pères que Yahve vous a fait sortir à main forte et vous a délivrés de la maison de servitude, du pouvoir de Pharaon" (Dt 7,7).
Les plus anciennes traditions bibliques rapportaient le récit de la vocation d'Abraham qui montre comment entendre l'élection d'Israël: ils commencent par évoque tous les peuples, mais la prolifération du péché aboutit à la tour de Babel. Les hommes ne s'entendaient plus entre eux. Alors Dieu choisit Abraham afin que par l'histoire qu'il inaugurera l'humanité devienne de nouveau une fraternité unie. Dieu déclare sa volonté d'accorder à Abraham une postérité et de bénir, par lui, tous les peuples du monde. Mais il lui est demandé de tout quitter pour marcher vers l'inconnu dans la confiance à Celui qui l'appelle. Plus tard, au Sinaï, une scène semblable se reproduit: c'est maintenant un peuple qui répond librement à l'invitation de Dieu dont il a expérimenté la puissance et la bonté (Ex 19-24). Chaque génération est appelée à choisir Yahve: cette expression déjà présente dans un texte archaïque, le renouvellement de l'alliance lors de la conquête du pays de Canaan (Jos 24,14), est reprise dans la liturgie pascale. Par sa séparation d'avec les autres, Israël est un signe et un témoin. Etre saint, c'est être séparé, commente le Midrash Sifra. L'élection qui porte sur Israël doit atteindre par lui et en fonction de lui toutes les nations. Les prophètes de l'exil le rappelleront avec insistance (Is 40-66). Le second Isaïe rapprochera la vocation d'Israël de la création du monde indiquant qu'il n'y a qu'un seul dessein divin. Même le Temple doit devenir maison de prière pour tous les peuples.

Jacob-Israël

Les noms bibliques ont une signification: il expriment la vocation de la personne qui les porte. Celui de Jacob le rusé changé en Israël mérite de retenir l'attention. Gen 32 rapporte la scène célèbre de la lutte de Jacob avec l'ange. Au moment de franchir le gué du Jabboq pour retrouver la terre qu'il a quittée en fugitif, Jacob est attaqué par un être mystérieux qui n'est autre que l'ange de Dieu. De cette lutte il a la hanche démise et reçoit un autre nom: "Ton nom sera Israël, car tu as combattu avec Dieu comme avec les hommes et tu as vaincu". Ce récit dépasse le seuil d'un fait divers pour s'élever au rang d'une confession de foi. Il fournit une illustration de ce que le peuple considérait être l'origine et le but de son histoire incarnée dans l'ancêtre national.
L'initiative de la lutte appartient à l'ange; c'est lui qui est l'assaillant et l'issue de la lutte à la fois. Le texte de Genèse 32 permet de retrouver des aspects essentiels de l'existence juive. Il décrit une scène nocturne témoin de la naissance d'Israël. La nuit c'est l'angoisse, le temps où rodent les forces démoniaques, mais c'est aussi le temps de l'espérance et l'annonce imminente de la lumière. Israël est mystérieux et étrange, ce qui lui vaut d'être admiré et idéalisé, haï et persécuté.
Israël est l'enjeu d'une lutte. Le partenaire de cette lutte c'est l'ange de Dieu. Israël, de par son élection, est marqué par Dieu et voilà pourquoi il est blessé, écrasé et béni à la fois. De cette lutte Jacob sort avec une hanche démise, ce qui lui interdit de faire un pas sans éprouver une vive douleur, mais il emporte aussi la bénédiction.
Un texte doit être lu dans son contexte: Jacob a quitté Laban et s'apprête à se réconcilier avec son frère Esaü qui était légitimement en colère contre celui qui lui a volé la bénédiction. Lorsqu'après le combat il le retrouve, il lui dit: "J'ai regardé ta face comme on regarde la face de Dieu" (Gen 33,10). C'est dire que la rencontre avec Dieu et avec le frère vont de pair. Dieu ne se situe pas en dehors des affaires humaines. S'il apparaît dans la nuit à Jacob c'est pour que le jour devienne face à face avec Esaü. La sacralité rejoint toujours le terrestre.
L'élection d'Israël est un mystère. Dieu n'est pas le dieu des philosophes, mais le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, disait Pascal. C'est le Dieu qui donne à un groupe de nomades l'ordre de marcher, de ne pas faire confiance à ses assurances actuelles, à ce qu'il possède, mais à une promesse qui se réalisera dans l'avenir. La foi dans l'isolement et la solitude est la réponse à l'élection. L'abandon de toutes les assurances conduit à la souffrance qui avec son caractère purificateur prépare au dialogue avec Dieu. La souffrance, c'est la main de Dieu sur Israël, un signe qui le marque de façon indélébile. C'est l'amour qui a créé la souffrance.

Israël serviteur

Durant l'exil à Babylone, alors qu'Israël a perdu le Temple et la terre un prophète vivant au milieu des exilés parle d'Israël serviteur de Dieu comme d'un être défiguré, n'ayant ni beauté ni éclat, frappé de coups. A cause de ses souffrances ce serviteur a été exalté. Des multitudes seront justifiés par lui, car sa souffrance n'était pas seulement due à ses propres péchés, mais à celle des autres. Le paradoxe éclate dans toute la Bible.
Généralement un serviteur est quelqu'un qui est choisi par un roi pour être dans son intimité. De là découle la dignité d'Israël. Mais cette dignité est aussi une responsabilité, celle d'accomplir jusqu'au bout la vocation de l'obéissance. Honor onus, disaient les anciens.
Dans la perspective biblique Israël n'est jamais celui qui vient s'assujettir les peuples, mais toujours le serviteur qui veut amener les autres à la même intimité avec Dieu. Il ne met pas sa confiance dans ses chars, mais dans le nom de Dieu.
L'élection ne s'épuise pas cependant dans la souffrance. Le serviteur, en imitant l'action de Dieu, doit manifester la vie. L'élection tend à se manifester de manière visible: c'est ce qui fait le contenu et la raison d'être de l'alliance et de la loi. En fait, l'alliance et la loi qui la scelle se placent après une manifestation de l'élection gratuite de Dieu, la sortie d'Egypte. Par cette intervention le peuple a été libéré de l'esclavage. Au Sinaï Dieu ne veut pas le remettre sous le joug d'une autre servitude. Il lui donne des lois pour qu'il puisse vivre dans la liberté qu'il vient d'expérimenter. Vivre libre à l'égard des hommes n'est possible qu'en se liant à Dieu. Mais ce lien n'a pas pour but d'isoler Israël. Si Israël est mis à part - et donc sanctifié - c'est afin d'être pour les autres un témoin et un exemple.
Israël n'a jamais pensé que les préceptes de la loi - ils sont 613 dans la tradition rabbinique - devaient être suivis par toutes les nations. Ces derniers doivent observer les sept préceptes donnés à Noé qui résument la loi naturelle. En donnant aux nations l'exemple d'un peuple consacré entièrement à Dieu, Israël constituait pour eux un appel à rechercher la souveraineté de Dieu comme la seule source de salut.
Accepter la bénédiction pour la transmettre aux autres et porter le nom de Dieu aux autres, telle est la vocation d'Israël selon la Bible. Cependant la Bible honnêtement affirme qu'Israël a mal répondu à cette vocation, faisant souvent de la grâce un droit et de l'élection un privilège personnel. Le livre de Jonas en témoigne. Mais l'indignité du serviteur n'est pas en mesure de détruire les desseins de Dieu qui est un Dieu patient, lent à la colère.

Le don de la terre


A Abraham Dieu a promis une terre. Abraham est envoyé vers une terre qui sera celle du peuple, mais il ne fait que la traverser, car le moment favorable pour la possession de la terre n'est pas encore arrivé. En la parcourant il y dresse des signes: il érige une stèle, y plante un arbre et achète une grotte pour servir de sépulture à Sara. Toute l'histoire d'Israël sera une lutte pour la terre qui, il faut le dire, est une réalité ambiguë, même dans la Bible.
La permanence de ce lien avec la terre s'exprime au moyen de termes qui soulignent la fermeté de ce lien: "J'ai levé ma main pour les faire passer du pays d'Egypte dans un pays que j'avais cherché pour eux" Ez 20,6. La promesse est scellée par une alliance dans une autre scène nocturne où Dieu apparaît à Abraham dans une torche de feu (Gen 15). Décidément Dieu agit souvent la nuit. La tradition reconnaît que quatre nuits furent inscrites au livre des Mémoires: la nuit de la création, celle du sacrifice d'Isaac, celle de la sortie d'Egypte et celle de la venue du Messie.
La terre est souvent définie comme héritage. Serment, alliance et héritage appartiennent au vocabulaire juridique: la possession de la terre est certaine comme le serment et solide comme une alliance.
Mais cette terre, qui appartient à Dieu, était habitée par des peuples divers qui avaient développé une civilisation brillante. Le conflit devenait donc inévitable et souvent il s'est résolu par la violence. "Yahve ton Dieu retranchera les nations dont il te donne le pays. Tu les dépossèderas et tu habiteras dans leurs villes" (Dt 19,1). L'ordre d'extermination était devenu un thème théologique destiné à mettre en lumière l'obligation pour Israël de ne pas pactiser avec le paganisme. Le thème des Guerres de Yahve et la définition "Yahve Sabaot" (Dieu des armées) peut surprendre. Il est associé cependant à une théologie du chant. Ces textes ne sauraient justifier une attitude d'hostilité à l'égard des populations vivant sur son sol.
Souvent l'occupation du pays s'est faite de façon pacifique par des alliances et la fraternisation, par une symbiose avec les anciennes populations. Même David acheta à un Jébuséen une bête et du bois pour faire un sacrifice à Yahvé (2 Sam 24).
Dieu donne la terre à son peuple. Mais dans ses dons Dieu est toujours exigeant. Le lien entre Israël et la terre a été comparé aux liens du mariage. Le mariage d'Israël et la terre est le prolongement et l'expression visible du mariage entre Dieu et son peuple, image par laquelle les prophètes expriment le secret de l'histoire du peuple. La mystique de la terre enfermait cependant un danger: les Cananéens, prédécesseurs d'Israël sur la terre, pratiquaient une religion fondée sur l'adoration de la terre et des forces de la nature: la terre-mère est une notion païenne. Israël ne pouvait adopter des concepts païens qu'après les avoir purifiés et transformés. Ce qui fait de la terre un partenaire, c'est l'histoire dont certains lieux ont été les témoins. Aussi n'est-il pas étonnant que le mariage entre Israël et la terre soit localisé à Jérusalem, un endroit où la nature s'effaçait devant l'histoire. La maternité de la terre se réalise à Jérusalem grâce à l'histoire qui s'y est déroulée. Ce n'est pas la terre qui est mère en vertu de quelque mystique naturiste, mais c'est Jérusalem qui devient la mère de tous les peuples qui doivent monter vers elle. Le Psaume 87 chante cette maternité universelle. Philon d’Alexandrie et Flavius Josèphe appellent Jérusalem metropolis, la cité-mère. Mère de tous les Juifs Jérusalem doit les rassembler comme une poule ses poussins. C'est ce qui se produisait trois fois l'an au Temple lors des pèlerinages. Depuis la destruction du Temple c'est la Tora qui est ce centre d'unité du peuple. Cependant une autre tendance était orchestrée dans les milieux apocalyptiques qui critiquaient le Temple de Jérusalem et son sacerdoce et qui ne voyaient d’autre solution que la descente de la Jérusalem céleste des cieux. Bref, un scénario apocalyptique.
Ce double mouvement de pensée se retrouve dans le christianisme des origines. Lorsqu’il s’agit de nommer la ville sainte dans les évangiles deux noms sont utilisés : Hierosolyma, un nom grec qui semble mettre la ville sur le même plan que toutes les autres villes et Jerousalem, le nom biblique qui rappelle le choix de Sion pour être la demeure de Dieu parmi les hommes.
Le lien d'Israël avec la terre reste soumis à la liberté de Dieu. Car
c'est à lui qu'appartient la terre. A plusieurs reprises au cours de l'histoire Israël a été chassé de la terre. Mais il ne s'agit pas d'un abandon sans retour. Ce n'est qu'à Qumran et chez Philon que le don de la terre deviendra symbole de la sagesse que le Juif est invité à rechercher. Les Pharisiens y verront la préfiguration de la vie éternelle et du Royaume. Pendant l'exil et la diaspora la séparation d'avec la terre n'a pas empêché la communion avec Dieu, bien que cette communion ait été nourrie par l'espérance de revenir sur la terre. "Si je t'oublie Jérusalem, que ma droite se dessèche", dit le psalmiste. Le midrash reconnaît cependant que trois dons furent faits à Israël associés à la souffrance: la terre, le Temple et la loi.

L'élection d'Israël et son expression concrète sur une terre sont des dons libres de la grâce. Les promesses de Dieu sont irrévocables. Mais avec la venue de Jésus, que les Evangiles présentent comme l'Elu, le fils de David et le Serviteur, l'accomplissement de l'Ancien Testament trouve son achèvement. Les péchés et les imperfections d'Israël n'ont pas supprimé l'alliance et l'élection, car Dieu ne se renie pas lui-même. Dieu reprend les choses en main et envoie Jésus en qui l'élection est réalisée, en qui l'alliance se concrétise sacramentellement par le sang, comme au Sinaï. Le mont des Béatitudes rejoint le Sinaï en donnant aux paroles de la loi leur pleine signification. Comme le peuple de l'alliance Jésus accepte de porter la souffrance et la mort de l'esclave pour guérir l'humanité par ses plaies.
Jésus affirme qu'il est envoyé aux brebis perdues de la maison d'Israël et il se situe dans la tradition d'Israël. Mais en allant vers les païens il a heurté et scandalisé ceux de ses compatriotes qui avaient oublié cette dimension du judaïsme. Mais en aucune façon Jésus n'a été infidèle à la tradition d'Israël don’t il reprend la profession de foi, le Shema Israel.
Réalisation parfaite du peuple d'Israël, Jésus s'est présenté aussi comme le fils de Dieu et comme le fils de l'homme. Il a fait les oeuvres de Dieu et a exigé la foi en sa personne: "Croyez en Dieu, croyez en moi". "Personne ne vient vers le Père sinon par moi". Entre Jésus et Israël il n'y a pas de rupture, bien que Jésus se soit permis de critiquer les lois de la kashrout (Mc 7), l'observance légaliste du sabbat et le Temple. En Jésus tout Israël est présent et le corps du Christ qu'est l'Eglise ne peut pas s'opposer à Israël ni l'ignorer.
En ne reconnaissant pas en Jésus celui qui était venu lui donner le sens de sa vocation, Israël a fait un faux pas, affirme le Pharisien Saul longtemps l'ennemi des chrétiens et formé aux pieds de Gamaliel (Rom 11,11). Dans le même langage il reprend les images vétérotestamentaires de l'aveuglement et de l'endurcissement. Cela n'autorise pas à imputer au peuple d'Israël une responsabilité collective. Même l'Evangile de Jean, lorsqu'il parle des Juifs, ne vise généralement que les responsables du peuple. Cela ne signifie pas que le judaïsme s'est enfoncé dans un légalisme stérile. Israël n'est pas rejeté, mais mis entre parenthèses. Pour provoquer la jalousie de son peuple, affirme Paul, Dieu fait miséricorde d'abord aux païens, puis il fera miséricorde à son peuple. Le salut des païens doit être hâté. Or ce thème appartient à la ligne de la mission d'Israël. Si le bénéfice de l'élection est étendu en vertu de la souveraine liberté de Dieu, Israël demeure toujours la racine, l'olivier franc sur lequel l'olivier sauvage a été enté. Il demeure les prémices et reste chargé d'un honneur et d'une responsabilité unique. Le peuple de Dieu n'est plus désormais limité à Israël, mais il est porté par Israël. L'auteur de la lettre aux Ephésiens compare les païens devenus chrétiens à des étrangers et des gens du dehors qui ont eu le privilège d'entrer dans la maison des saints, c'est-à-dire d'avoir part aux promesses d'Israël.
"Les doux hériteront la terre", affirmait Jésus dans les Béatitudes reprenant le psaume 37. Que devient alors le don de la terre? C'est un fait que le judaïsme a continué à vivre loin de sa terre pendant des siècles. Il a prouvé que la possession de la terre n'est pas indispensable à son existence. C'est un fait aussi que beaucoup de Juifs orthodoxes de Mea Shearim, pour des motifs religieux, récusent pour Israël la forme d'existence nationale et étatique. Les objections à une théologie de la terre sont sérieuses. Mais il y a une certaine hypocrisie de conseiller aux Juifs qui ont retrouvé une terre après l'expérience de la Shoah de renoncer à cette terre pour retrouver la vocation du Juif errant. Le mouvement des pèlerinages juifs et chrétiens à Jérusalem semble permettre à la ville sainte de rassembler les peuples du monde entier comme Is 2,1-4 l'avait annoncé. Il est clair que pour la foi chrétienne il n'y a plus de terre sainte. La venue du Christ signifie qu'on n'adorerait plus ni en Samarie ni à Jérusalem. Les véritables adorateurs doivent adorer en esprit et en vérité. Cependant les premiers chrétiens regardaient vers le ciel et vers Jérusalem. Les lieux saints chrétiens ne sont que des témoins de la vie et de la mort de Jésus. Si Jérusalem est devenu un symbole, le symbole n'aura que plus de prix s'il peut s'appuyer sur la réalité. Alors il aidera à penser et à vivre. Plus qu'un symbole, Jérusalem reste un signe. Or les signes ne sont pas dressés gratuitement; ils sont donnés comme un ordre et cet ordre est un ordre de marche. Israël le mystérieux ne cesse d'interroger, ou plutôt, à travers Israël Dieu lui-même interroge croyants et incroyants.

L'accomplissement

Il faut souligner fortement que jamais l'accomplissement biblique ne détruit la figure. Le Christ est bien le foyer lumineux d’interprétation des Écritures. Mais la lecture juive de la Bible reste une lecture possible, valide et même fructueuse. « Les écrits du Nouveau Testament reconnaissent que les Écritures du peuple juif ont une valeur permanente de révélation divine » affirme le document récent de la commission biblique sur le peuple juif et ses Ecritures dans la Bible chrétienne (n. 8). « L’interprétation nouvelle n’abolit pas le sens originaire », affirme le texte un peu plus loin (n. 19). « Lorsqu’il parle d’un aveuglement des Juifs concernant ‘la lecture de l’Ancien Testament' (2Co 3,14), ce n’est pas d’une complète incapacité de lecture qu’il veut parler, mais d’une incapacité de re-lecture à la lumière du Christ. » conclut le même texte (ibid.). Jérôme avait déjà résumé sa pensée lorsqu'il parlait de la typologie biblique: « Typus partem indicat [1]». Cette formule admet que l’événement historique que le Juif découvre dans ses Écritures est porteur de sens. La lecture juive de l'Ecriture est valide. Mais pour le chrétien qui relit le même texte à partir du Christ, elle ne va pas jusqu’à l'accomplissement.

L'antagonisme séculaire entre Israël et l'Eglise a laissé des traces profondes. Le pape Jean Paul II a demandé pardon à Dieu pour tous les péchés commis par les membres de l'Eglise. "Qu'as-tu fait de ton frère?", demandait Dieu à Caïn. L'humiliation et le pardon réciproque doivent ouvrir la voie au dialogue qui est plus que la coexistence ou la tolérance.
Le chemin de la réconciliation ne pourra être authentique sans une reconnaissance de la racine sainte, sans une connaissance des promesses faites aux Pères, des textes où elles prennent forme et du peuple qui en est le témoin. Il ne pourra pas être authentique s’il exclut pour les chrétiens la reconnaissance de la Seigneurie du Christ, la pierre d’achoppement posée en Sion (Rom 9,33). Bref deux peuples doivent se mettre en route vers le même but proposé. L’Eglise devra regarder le peuple qui le précède et tourner son regard vers le futur des promesses à travers la révélation du Seigneur Jésus.
Une image biblique reprise par les Pères de l’Eglise traduit cette idée. Les espions envoyés par Josué en terre de Canaan rentrèrent portant sur une perche une énorme grappe de raisin. Les Pères ont vu dans cette grappe attachée au bois la figure du Christ en croix [2]. Les deux porteurs symbolisent Israël et l’Eglise. Celui qui ouvre la marche c’est Israël qui le premier reçut la révélation. Celui qui suit symbolise l’Eglise qui voit à la fois Israël et le Christ en croix. L’horizon de l’Eglise et d’Israël est le même: les deux doivent dans leur marche présenter la grappe de raisin au monde qui a faim. Cette image exprime également la difficulté du dialogue entre les porteurs qui ne se regardent pas en face.
Sortis du ghetto et du bastion d'où elle pensait pouvoir défier le monde, Israël et l'Eglise sont jetés dans le monde où ils cherchent la meilleure manière de répondre à leur vocation de peuple de Dieu dans un monde sans Dieu. Comment ne pas souhaiter, tandis que les chrétiens découvrent leurs racines juives, que les Juifs redécouvrent le plus beau fruit de leur histoire et de leur littérature: le Nouveau Testament.

Notes

[1] In Osee III,11,1.2, CCL 76,122,87.

[2] Evagre, Altercatio inter Theophilum et Simonem, PL 20,1175


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Created/updated: Saturday, December 8, 2001 by J. Abela ofm / E. Alliata ofm
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