Franciscan Custody of the Holy Land - 29/04/2001 info: custodia@netvision.net.il |
En marge de la visite du pape
à la mosquée de Damas
Un geste prophétique:
François et le sultan
by Frédéric Manns
(Studium Biblicum Franciscanum - Jerusalem)
Le pape Jean-Paul II a posé une série de gestes prophétiques au cours de ses voyages. A Damas il visitera la mosquée des Ommeyades qui fut aménagée sur lemplacement dun Temple consacré au dieu Hadad que les Romain vénéraient sous le nom de Jupiter Damascénien. Quand le christianisme devint religion officielle lempereur Théodose fit du Temple une église dédiée à Saint Jean-Baptiste. Le propylée de lancien temple romain fut reliée à la porte dentrée de la basilique par une colonnade. En 708, à lépoque de la conquête arabe, le calife El-walid transforma léglise en mosquée. Trois minarets dominent la mosquée : celui du sud-est sappelle minaret de Jésus car les traditions musulmanes disent que le Christ y descendra à la fin du monde pour présider au jugement dernier.
Le dialogue interreligieux est devenu une exigence du monde moderne où les cultures et les religieux se côtoient au quotidien. Un pionnier de ce dialogue est sans conteste François dAssise qui durant la période difficile des croisades comprit que le dialogue était préférable à laffrontement armé.
Eloi Leclerc a évoqué cet épisode de la vie du Poverello dans son livre Exil et tendresse publié à Paris en 1962. Nous reproduisons ici quelques extraits du chapitre 11 :
« François avait dépassé les derniers postes. Il était maintenant dans le no mans land, à la merci de la patrouille sarrasine. Il avait emmené avec lui frère Illuminé « homme dintelligence et de courage », disent les vieilles chroniques. Tous deux avançaient graves et silencieux vers Damiette. La ville se dressait devant eux plus imposante et plus redoutable que jamais avec ses hautes murailles crénelées, flanquée de grosses tours. Les dernières amarres avec le sol chrétien se brisaient sous leurs pieds un peu plus à chaque pas. « Fais-nous tout petits, Seigneur, murmurait François. Nous sommes dans ta main. Conduis-nous ».
Soudain quelque chose sagita dans le buisson à droite. Deux taches blanches en sortirent, deux agnelles timides égarées. Craintives et bêlantes, elles regardaient les frères. Cette rencontre réjouit François : Encore une attention délicate de la Providence. Ces créatures placées sur notre route viennent nous rappeler la parole du seigneur : Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. Nous sommes les brebis du Seigneur, frère Illuminé. Quavons-nous à craindre ? Il est notre berger. Il marche devant nous. Et François continua la route en chantonnant : Passerais-je un ravin de ténèbres, je ne crains aucun mal ; près de moi ton bâton, ta houlette sont là qui me rassurent. Et les deux agnelles suivaient.
Soudain des cris sauvages déchirèrent le silence de la campagne. Une patrouille darchers sarrasins avait aperçu les frères et fonçait droit sur eux. Ce fut vite fait. En quelques instants François et Illuminé furent cernés, saisis, ligotés brutalement, avec force coups de poings et injures. Lopération terminée, le chef de patrouille ne laissait pas toutefois de sinterroger : Quels sont ces hommes sans armes, bizarrement vêtus, loqueteux ? Ils nont opposé la moindre résistance. Ils nont même pas cherché à fuire. Doù viennent-ils ? Que faisaient-ils dans ces parages ? des espions peut-être déguisés en mendiants ? Une chose lintriguait : lun de ces hommes réclamait avec force le sultan. François ne cessait de crier : Soldano, Soldano. Finalement le chef se demandait sil navait pas affaire, par hasard, à des parlementaires. Il résolut de les conduire à lintérieur de la ville et de les remettre aux gardes. Qui les interrogeraient et verraient eux-mêmes ce quils devraient en faire.
François et Illuminé entrèrent donc dans Damiette, sous bonne escorte, garrottés comme des prisonniers, sous les huées de la soldatesque. Ils exultaient intérieurement. Tout commençait comme ils lavaient désiré. Limage du seigneur frappé et abreuvé dinjures ne les quittait pas. Ils vivaient ces heures avec lui, en grande patience.
Le calme et le courage de François et dIlluminé sous les injures et les menaces en imposèrent aux gardes. Ceux-ci les fouillèrent et les questionnèrent longuement. François réitéra sa demande de voir le sultan. Les jugeant inoffensifs, les gardes décidèrent den référer aux dignitaires. Après maints palabres, les dignitaires se firent amener les deux individus. François put sexpliquer avec eux en lingua franca. La méfiance des chefs céda peu à peu devant le charme qui émanait de cet étrange petit homme extrêmement vivant, plein de courtoisie, au parler clair et chantant. On palabra encore beaucoup. Enfin il fut convenu que François et son compagnon seraient introduits auprès du sultan, selon leur désir. Lentrevue était fixée au lendemain.
François et Illuminé passèrent leur première nuit en terre dIslam. Ce fut pour eux une veillée darmes. Ils dormirent peu, occupés à prier, attentifs aux moindres mouvements de ce monde nouveau et mystérieux dans lequel ils se trouvaient soudain plongés. Le soir ils entendirent lappel à la prière ; ils virent leurs gardes se courber jusquà terre dans une adoration profonde ? ce spectacle les émut. François sen souvint plus tard lorsquil écrivit aux chefs des peuples : Chaque soir, faites proclamer par la voix dun héraut ou par quelquautre signal que tout le peuple ait à rendre hommage au Seigneur tout-puissant.
Le lendemain matin François et Illuminé furent conduits chez le sultan. On les mena par des ruelles tortueuses et sombres. Bientôt ils arrivèrent devant une porte monumentale sur laquelle éclataient les faïences bleues. On les fit entrer. Ils furent pris en charge par le maître de cérémonie, une homme mince et élancé, revêtu de la djellaba de mousseline blanche à capuchon de soie et chaussé de babouches brodées de fils dor et dargent.
Le maître des cérémonies fit arrêter François et Illuminé devant lune de ces portes dont les vantaux or et azur sentrouvrirent lentement sur une immense pièce dapparat, recouverte de tapis somptueux aux couleurs chatoyantes. Au fond de la salle siégeait son excellence le sultan Mélik el-Kâmil, flanqué de part et dautre de ses gardes du corps. Le prince était drapé dans un ample voile noir brodé dor et portait sur sa tête les deux cercles de laine noire noués sur un voile blanc dont les pans encadraient sa figure aux traits aigus. Mélik el-Kâmil nétait pas un barbare ni un fanatique. Intrépide chef de guerre, il était aussi un homme politique et un fin diplomate.
Quand tous les dignitaires, hauts fonctionnaires, conseillers ou théologiens eurent pris place de chaque côté du prince, François et Illuminé, sur un signe du chef des cérémonies savancèrent au milieu de cette auguste assemblée. Dans un silence impressionnant ils sinclinèrent profondément devant le sultan qui leur rendit le salut dun geste discret de la main. Les bures rapiécées et décolorées des deux frères contrastaient avec le luxe oriental de cette salle daudience.
Sadressant alors aux deux inconnus, le sultan leur demanda qui les envoyait, pourquoi et à quel titre, et comment ils avaient fait pour venir.
Avec une belle assurance François lui répondit en lingua franca quil avait été envoyé dau-delà des mers, non par un homme, mais par le Dieu très haut pour lui indiquer, à lui et à son peuple, la voie du salut et leur annoncer lévangile. Il se mit tout simplement à prêcher au sultan Dieu-Trinité et Jésus, sauveur du monde, avec unetelle force dâme et une si grande ferveur desprit que lauditoire en demeurait tout saisi. Au vrai il ne prêchait pas, il chantait. Ce nétait pas un théologien qui défendait une thèse, ni un prédicateur qui exhortait une foule. Cétait un poète, un troubadour en proie à la plus sublime inspiration. Avec des mots simples de tous les jours, il disait lamour éternel de Dieu, il recréait lunivers avec sa lumière, ses couleurs, sa vie et son mystère.
Cependant les théologiens qui lécoutaient ne paraissaient pas du tout satisfaits. Plusieurs esquissaient une moue dédaigneuse. Au fonds ils étaient déçus. Ils sattendaient à autre chose. Ils auraient voulu une démonstration théologique qui leur aurait permis dengager une discussion en règle. Ils disposaient pour cela de tout un arsenal dobjections. Tous ces doctes étaient venus avec lespoir dy trouver loccasion dexercer leur puissante et subtile dialectique. Et voici quils se rencontraient avec un charmeur. On ne discute pas un charme. On le subit ou on le rejette.
Quand François sécria pour conclure : Comme à des fils soffre à vous le Seigneur, le sultan eut une mimique qui signifiait que lhomme lintéressait prodigieusement. Deux choses le frappaient en François : son courage et son caractère profondément religieux. Ce qui achevait de le séduire, cétaient la courtoisie et la grande humanité qui sexprimaient dans son comportement.
Le sultan avait entendu parler de la religion chrétienne. Pourtant une objection le pressait. Il ne put la retenir :Pourquoi les chrétiens qui croient en un Dieu-Amour et qui ont toujours le mot charité à la bouche, sacharnent-ils à nous faire la guerre ? Leurs moeurs ne sont pas douces. Ils veulent et Jérusalem et lEgypte. Pourquoi ce désir brutal de domination ? Quils lèvent le siège devant Damiette et nous croirons à leur volonté de paix.
Le sultan sétait animé en parlant. Mais déjà il regrettait la vivacité de son langage. François avait baissé les yeux, le visage assombri, triste. Il sentait peser sur lui en cet instant comme un poids énorme. Là-bas, devant Damiette, il y avait toute cette machine de guerre des chrétiens, ce cercle de fer dans lequel ils sefforçaient jour après jour détrangler la ville La guerre a beau être juste et sainte, elle réveille dans le coeur de lhomme tous ses démons. François se borna à répondre humblement, gravement : Sire, lAmour nest pas aimé. LAmour en ce monde est toujours crucifié.
Le sultan qui avait retrouvé sa sérénité invita alors François à séjourner auprès de lui ; il lassura quil navait rien à craindre, quil était son hôte et que lui-même lécouterait volontiers.
Les théologiens musulmans qui navaient pas réussi à placer leur mot, en se tenaient pas pour battus. A lissue de laudience, dans les galeries du palais, ils sempressèrent autour de François et tentèrent dengager une discussion. Mais pour François lheure nétait pas à la controverse. Il nétait pas venu pour discuter. Il ne désirait aucunement dominer ou triompher, ne fût-ce quen paroles ou en raisonnements. Du jour où il sétait mis à suivre le Christ humble et pauvre, il navait eu dautre ambition que dêtre le plus petit, le serviteur de tous. Cela lavait mené très loin, au-delà des frontières de la chrétienté ».
Le nouveau millénaire a besoin de lEsprit dAssise. Mais aussi de lesprit de Cordoue. A Cordoue, dans lEspagne médiévale, sunissaient foi et raison, permettant des avancées remarquables dans les domaines spirituels et matériels. LAndalousie nétait pas seulement un point de rencontre pour les lettrés, pour les Juifs, musulmans et chrétiens de tous les pays ; sy était développée une perspective singulière où prévalait une attitude libérale et une ouverture desprit excluant le sectarisme et la bigoterie. Cette perspective encourageait linter-fertilisation culturelle et intellectuelle. La culture islamique navait pas peur ni de la diversité ni de lautocritque. Le dialogue religieux était suivi par des réalisations concrètes qui transformaient la vie quotidienne.
Certes beaucoup de choses ont changé au cours des siècles. Les grandes traditions humanitaires subissent le poids des nationalismes modernes. Quelles que soient ces pressions, elles ne devraient pas obscurcir les liens fondamentaux qui existent entre les fils dAbraham.
La pluralité est un fait du village mondial daujourdhui. Une situation de pluralité peut aboutir à deux attitudes : ou bien à la tolérance comme ce fut le cas de lAndalousie ou à lexclusivisme, comme les ruines de Sarajevo lattestent. Les valeurs communes aux religions monothéistes sélèvent contre lutilisation de lêtre humain comme un simple instrument. Les religions réfutent toute considération économique, politique comme but ultime de lhumanité. Elles insistent sur la dimension éthique et religieuse de lhomme qui lui ouvrent un horizon plus large et qui éloignent les guerres fratricides.
« Lidéal du sage, cest une oreille qui écoute » affirmait Ben Sirac le sage. Dans un monde où linformation fait voler en éclats une vision globale et homogène de lunivers, la religion doit purifier la science de lidolâtrie et des faux absolus. Puisque la demeure de Dieu est au centre de lâme de tout homme, lintériorisation de la religion doit libérer le religieux de tout blocage avec des visions du monde forcément transitoires.
Le dialogue interreligieux doit être logique. A lintérieur de la tradition abrahamique des points de vue différents existent. Juifs et Chrétiens ont élaboré une théologie de linspiration qui est cohérente avec leur concept de révélation : Dieu se sert dun auteur humain pour communiquer sa volonté. Cette théologie ne sapplique pas au Coran où Dieu seul intervient. Il y a deux cohérences, deux structures de sens qui doivent être respectées. Le dialogue exige de la rigueur pour ne pas juger lautre à partir dune logique qui nest pas la sienne. Une modestie du jugement simpose aujourdhui plus quau temps de St François.
La vérité est dans la réalité dun monde à découvrir, cest une vérité à faire. Sil y a un dialogue authentique, il y a deux vainqueurs, deux personnes qui sécoutent et font un pas vers al vérité. Une pensée vivante ne craint pas les différences. Rencontrer quelquun de différent oblige à purifier et à libérer les fausses certitudes. Le dialogue, appuyé sur la force qui vient de la vérité, chère à Ghandi lapôtre de la non violence peut conduire à la solution des problèmes affrontés.
« Si Dieu lavait voulu, il aurait fait de vous une seul communauté. Mais il a voulu vous éprouver par le don quil vous a fait. Cherchez à vous surpasser les uns les autres dans les bonnes actions. Votre retour à tous se fera vers Dieu. Il vous éclairera alors au sujet de vos différends » Sourate 5 du Coran, verset 48.
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