Franciscan Custody of the Holy Land - 29/04/2001 info: custodia@netvision.net.il

Le chemin de Damas

by Frédéric Manns
(Studium Biblicum Franciscanum - Jerusalem)

Disciple de Gamaliel l’ancien, Paul a bénéficié à Jérusalem d’une bonne éducation rabbinique. L’enseignement des rabbins se rattachait à la tradition orale : l’homilétique et le commentaire des Ecritures se transmettaient de bouche à oreille. Ce n’est qu’au second siècle après J.-C. que cette tradition orale sera mise par écrit.

Convaincu qu’il faut « mettre une haie » autour de la Loi et de la tradition, Paul s’engage activement et s’investit dans la défense du judaïsme qu’il croit menacé par la naissance de la secte des nazaréens. Après la mort d’Etienne, le diacre contestataire, le sanhédrin lui confie une mission délicate : des lettres lui sont consignées pour les synagogues des régions qu’il doit traverser dans son voyage vers Damas pour les informer du danger que représente la foi chrétienne.

Sur la route de Damas une expérience fulgurante du Christ ressuscité est pour lui l’aurore d’une nouvelle création. Jésus de Nazareth, le crucifié qu’il pensait être une malédiction de Dieu, Paul le découvre vivant, glorieux et lumineux. Cette rencontre imprévue est une déchirure qui remet en question son univers mental et les catégories de la théologie pharisienne qu’il a assimilées. L’irruption du Christ dans sa vie bouscule ses catégories religieuses. Le scandale de la croix disparaît lorsque le Vivant se manifeste à lui.

Luc dans les Actes des Apôtres accorde tellement d’importance à ce fait d’en donner trois relations. La première, en Ac 9,1-23, insiste sur la soudaineté de l’événement décrit comme théophanie. La seconde, insérée en 22,1-21 dans le plaidoyer de Paul devant les Juifs au moment de son arrestation dans le Temple, insiste sur la voix entendue par Paul et sur son baptême. La troisième, insérée en 26,12-18 dans le discours de Paul devant le tribunal romain du procurateur Festus, rapproche Paul de Jérémie et du Serviteur.

Dans la lumière du chemin de Damas Paul fait encore plusieurs découvertes bouleversantes : ce Christ vivant n’est pas un Dieu lointain, mais il se rend présent au coeur de tout homme qui l’accueille par la foi et le transforme en créature nouvelle. Saisi par le Ressuscité Paul découvre qu’à la source de la vie il y a la gratuité de l’amour de Dieu. L’au-delà de la mort ne s’ouvre pas sur un abîme de ténèbres, mais débouche sur la lumière. Ce Christ glorieux s’identifie avec son Eglise. Dans la réponse : « C’est moi que tu persécutes », Paul comprend que le Christ et son Eglise c’est tout un. Il n’en finira pas d’approfondir l’expérience du chemin de Damas.

La réflexion sur le sens de la croix va dominer sa vie. La mort de Jésus n’a pas été un hasard historique. Pour Jésus la souffrance pour autrui fut sa mission. La mort de Jésus fut le résultat de la puissance irrésistible du bien auquel il s’est dévoué. Bien plus, celui qui accepte la foi au Christ meurt de la mort du Christ sur la croix pour ressusciter avec lui. Celui qui est mort par la croix du Christ a le statut que les Juifs donnent à tout mort. La loi ne domine que sur l’homme qui est vivant. Paul complète son raisonnement en ayant recours à l’image du mariage. La femme mariée est liée à son mari tant qu’il vit. S’il vient à mourir, elle ne relève plus de la loi conjugale. « Vous mes frères vous avez été mis à mort à l’égard de la loi par le corps du Christ pour appartenir à un autre, le Ressuscité d’entre les morts, afin que nous portions des fruits pour Dieu » (Rom 7,2-4).

La mort avec le Christ signifie l’affranchissement de la loi comme la mort du mari libère la femme de la loi matrimoniale pour qu’elle puisse épouser un autre homme sans devenir adultère. La femme symbolise la communauté des chrétiens dont le Christ est le second mari. La loi est le lien juridique annulé par la mort du premier mari. Le chrétien est maintenant libéré de son lien avec la loi juive. Il est sous l’action de la grâce. L’affranchissement à l’égard de la loi était une conséquence de sa rencontre avec le Vivant sur la route de Damas.

Le renversement des valeurs opéré par le Ressuscité ne s’est pas arrêté devant le sens originel des passages bibliques. L’exégèse pharisienne en sort retournée. L’exemple de la relecture de l’histoire de Sara et d’Agar est significatif à cet égard. Les deux femmes représentent les deux alliances. Dans une allégorie audacieuse Paul crée deux camps opposés : dans le domaine de la chair il ne range pas seulement Agar, la servante, et son fils, mais aussi l’alliance de l’Ancien Testament conclue sur le Mont Sinaï. Agar était d’origine arabe et le Mont Sinaï se trouve pour Paul en Arabie. L’alliance de Moïse correspond à la Jérusalem actuelle qui est esclave avec ses enfants. Paul distingue la Jérusalem terrestre de la Jérusalem céleste. Le motif de l’esclavage d’Agar et de la liberté de Sara permet de proclamer la Jérusalem céleste libre. Agar devient symbole du judaïsme, tandis que Sara et son fils préfigurent le christianisme, la Jérusalem d’en haut, notre mère. De plus le fils de la servante est né selon la chair, tandis qu’Isaac est né par volonté de Dieu. Isaac et Ismaël en viennent ainsi à signifier l’opposition entre la chair et l’Esprit. La conclusion s’impose : « Comme Isaac, vous êtes les enfants de la promesse. De même que celui qui était né selon la chair persécutait celui qui est né selon l’Esprit, ainsi en est-il maintenant. Eh bien que dit l’Ecriture : Chasse la servante et son fils, car il ne faut pas que le fils de la servante hérite avec le fils de la femme libre » (Ga 4,28-29).

Le renversement des valeurs juives opéré par Paul ne s’explique que par l’expérience du chemin de Damas. Le texte de Ga 3,15-20 s’inscrit dans la même perspective. La promesse faite à Abraham y est comparée à un testament légitimement établi qui ne peut subir ni annulation ni extension. Dans la Bible grecque le mot « alliance » est traduit par « testament ». Pour Paul la loi de Moïse donnée 430 ans après n’annule pas la promesse faite à Abraham. D’ailleurs la loi a été promulguée par les anges par l’intermédiaire d’un médiateur. Or ce médiateur n’est pas médiateur d’un seul. Et Dieu est unique. En soulignant que Moïse est médiateur des anges et non du Dieu unique, Paul dévalorise sa fonction de médiateur et du même coup la Loi, objet de médiation. En Ga 3, 24-25 Paul reprend une pensée rabbinique : la loi a été notre surveillant, en attendant le Christ afin que nous soyons justifiés par la foi. Mais après la venue de la foi, nous ne sommes plus soumis à ce surveillant. En grec c’est le mot de pédagogue qui est employé. Or dans le livre des Proverbes 8,30 il est question de la sagesse qui se définit comme « enfant chéri ». Ce terme a été compris au sens de pédagogue. La Loi était donc auprès de Dieu comme sagesse et comme un pédagogue. L’idée de pédagogue exprime la reconnaissance des Juifs envers l’enseignement qui leur est donné. Une restriction temporelle de ce don est impensable pour un Juif. Paul a un avis différent : l’homme doit un jour avoir fini d’apprendre. Le but de la loi comme maître était de conduire les hommes à la foi qui donnerait la justice. « Avant la venue de la foi nous étions gardés en captivité sous la loi, en vue de la foi qui devait être révélée » (Ga 3,23). Cette mission de la loi a été accomplie par le Christ. L’homme n’a donc plus besoin d’un maître. Il est justifié par la foi, sans la loi. Voilà le résultat de la conversion dramatique de Paul.

Le renversement des valeurs pharisiennes se traduit curieusement chez Paul par un rapprochement de la théologie essénienne. Les esséniens étaient une secte juive indépendante du milieu juif quant à son idéologie et à son organisation. Ils prétendaient être le véritable Israël, les élus de Dieu, et ils s’appelaient les fils de la lumière. Ils pensaient que leur élection était un effet de la grâce de Dieu et qu’elle remontait à la création du monde. « Et moi je sais que ce n’est pas à l’homme qu’appartiennent les oeuvres de justice, ni au fils de l’homme la perfection de la voie : c’est au Dieu très haut qu’appartiennent toutes les oeuvres de justice, tandis que la voie de l’homme n’est pas ferme, si ce n’est par l’Esprit que Dieu a créé pour lui en vue de rendre parfaite une voie pour les fils des hommes, afin que toutes ses oeuvres connaissent la force de sa puissance et l’immensité de sa miséricorde envers tous les fils de sa bienveillance » (1QH 4,30-32).

Privé de la grâce de Dieu l’homme est un être pitoyable, esclave du péché. La nature pécheresse de l’homme, les esséniens la désignent du terme de « chair ».

La communauté des esséniens est une assemblée sainte élue par la volonté de Dieu. Elle se définit comme ville sainte, maison et temple de Dieu : « C’est la maison de sainteté pour Israël et la maison de sainteté pour Aaron; ils sont témoins de vérité en vue du jugement et les élus de la bienveillance chargés d’expier pour la terre et de faire les sanctions sur les impies. C’est le mur éprouvé, la pierre d’angle précieuse; ses fondements ne trembleront pas ni ne s’enfuiront de leur place. C’est la demeure de suprême sainteté pour Aaron dans la connaissance en vue de l’alliance du droit et pour faire des offrandes d’agréable odeur et la maison de perfection et de vérité en Israël pour établir l’alliance selon les préceptes éternels » (1QS 8,5-10).

Cet enseignement essénien est repris dans la lettre de Paul aux Romains 9,30-32 où il cite les textes de Is 28,16 et Osée 2,25 exploités par Qumran. Rom 9,6-23 est l’expression classique de la théologie de la double prédestination à la perdition et à la gloire. Les Esséniens auraient volontiers signés ces versets de Paul selon lesquels tous ceux qui sont de la postérité d’Israël ne sont pas Israël. Ils ont légué à Paul l’image de la communauté comme maison spirituelle, comme temple de Dieu et comme cité de Dieu. Paul a assimilé la conception essénienne selon laquelle la communauté et ses membres sont élus par un décret intemporel de la grâce de Dieu. Dans sa théologie de la croix il reprend l’enseignement de l’élection par grâce divine. La grâce de Dieu envers l’homme s’est accomplie dans le sacrifice du Christ par lequel les élus sont sauvés. Même la chute du premier homme n’est qu’une condition pour que la grâce soit manifestée en un seul homme, le Christ (Rom 5,15). Selon les rabbins l’humanité était souillée par la chute d’Adam jusqu’à ce que la loi vînt libérer Israël. Selon l’interprétation de Paul la mort gouvernait l’homme et le péché n’était pas compté. Mais depuis Moïse la loi est venue pour que la faute soit complète. Mais là où le péché avait abondé, la grâce surabondait par la mort du seul Jésus-Christ. Pour les rabbins le don de la loi entraînait la libération du péché originel, alors que pour Paul le péché est devenu par la révélation de la loi, intolérable. La puissance rédemptrice de la croix est au coeur de l’évangile de Paul. Par la doctrine essénienne de la grâce élective de Dieu, Paul peut justifier sa théorie selon laquelle la croix est un simple acte de grâce qui n’a pas dû aux mérites de l’homme, puisque le monde entier est sous l’emprise du péché et que c’est Dieu qui élit par sa grâce. La croix est donc le seul chemin du salut.

La conséquence en est que l’homme n’est justifié que par la foi. C’est la réponse de l’élu à la grâce de Dieu. Paul a ainsi transformé la structure de la doctrine essénienne de sorte qu’il lui a été possible d’affronter l’interprétation que le judaïsme donnait de la loi. La foi est rattachée au don de l’Esprit. Les actions exécutées en fonction de la loi sont inscrites dans le domaine de la chair. Pour Paul les bonnes actions sont liées à la chair dans une opposition entre la chair pécheresse et l’Esprit qui est un don de la grâce, hors de tout mérite. Pour les Esséniens l’homme ne peut être justifié par lui-même; il a besoin de Dieu. Les Esséniens reprochaient aux Pharisiens d’être des interprètes des « choses faciles ». Ils avaient choisi la voie facile de la justification par les oeuvres de la loi. Or la Loi ne peut pas donner l’Esprit (Ga 3,1-5).

Paul s’est converti à la foi en Jésus deux ans après la crucifixion. Il n’a pas connu qu’indirectement les récits concernant le ministère de Jésus qui circulaient avant de devenir les évangiles. Il a dû penser l’événement-Jésus et particulièrement l’événement du salut représenté dans la mort et la résurrection de Jésus. Il lui fallait dire comment et pourquoi le salut est manifesté en Jésus. Paul se trouve en situation de rupture avec son monde : pour annoncer Jésus il faut comprendre et interpréter cette histoire récente comme un événement salvateur qui s’inscrit dans l’histoire des relations entre Dieu et son peuple. Il ne peut pas se contenter de répéter que le Royaume de Dieu est proche; il doit mettre au centre de son message que Dieu est intervenu en Jésus parmi les hommes par pure grâce.



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Created / Updated Sunday, April 29, 2001 at 00:04:57 by John Abela ofm
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