Franciscan Custody of the Holy Land - 06/03/2000 info: custodia@netvision.net.il |
Le baptisé est devenu membre de la cité sainte. Que signifie Jérusalem pour lui ? Le christianisme était à lorigine un rameau du judaïsme, ou plutôt pour citer H. Bergson, " lachèvement complet du judaïsme ". Or le judaïsme connaît une double tradition enracinée dans la Bible. La première représentée par Philon dAlexandrie et par Flavius Josèphe appelle Jérusalem metropolis, la cité-mère. Mère de tous les Juifs Jérusalem doit les rassembler comme une poule ses poussins. La deuxième tendance est orchestrée dans les milieux apocalyptiques qui critiquent le Temple de Jérusalem et son sacerdoce et qui ne voient dautre solution que la descente de la Jérusalem céleste des cieux. Bref, un scénario apocalyptique. Ce double mouvement de pensée se retrouve dans le christianisme dès ses origines. Lorsquil sagit de nommer la ville sainte dans les évangiles deux noms sont utilisés : Hierosolyma, un nom grec qui semble mettre la ville sur le même plan que toutes les autres villes et Jerousalem, le nom biblique qui rappelle le choix de Sion pour être la demeure de Dieu parmi les hommes. LEvangile de Jean nhésite pas un instant à proclamer que Dieu est Esprit et que les véritables adorateurs doivent adorer Dieu en Esprit et en vérité. Le discours dEtienne dans les Actes des Apôtres reproduit le même son de cloche : " Le Dieu qui a créé le monde nhabite pas dans des sanctuaires construits par des mains dhommes ". Et lApocalypse de Jean sinscrit en droite ligne avec les Apocalypses juives qui préconisaient la descente de la Jérusalem céleste sur terre. La conscience chrétienne oscillera constamment entre ces deux pôles lorsquon linterroge sur le sens de Jérusalem après la venue du Christ. Cest à Antioche quon donne aux croyants le nom de chrétiens. Mais cest à Jérusalem que la communauté dAntioche vient pour résoudre ses problèmes. Après la destruction de Jérusalem et la reconstruction de Aelia Capitolina par lempereur Hadrien en 135 le centre du christianisme se déplacera pour un moment de Jérusalem à Antioche. Jusquaux jours de Constantin la ville deviendra le centre de formation du christianisme. En effet les judéo-chrétiens étaient devenus minoritaires dans une Eglise qui avait ouvert largement ses portes aux Païens. Jérusalem dans le judaïsme était avant tout une ville de pèlerinage. Trois fois par ans tous les israélites devaient monter au Temple (Ex 23,14-17). Bien que le christianisme nait jamais édicté une loi obligeant les chrétiens à se rendre en pèlerinage à la ville sainte, très rapidement il dut se rendre à lévidence. Dès le deuxième siècle les pèlerins voulaient visiter la ville sainte. Parmi eux Méliton de Sardes qui vint à Jérusalem pour se rendre compte des réalités contenues dans la foi chrétienne. Les judéo-chrétiens continuaient la pratique du pèlerinage, cela va de soi. Le christianisme relativise limportance de la terre sans la nier, sinscrivant en cela dans la droite ligne de Jérémie 7,4. Ce nest quen 320 que Constantin décida de reconstruire " Jérusalem comme un mémorial de ce que Dieu avait réalisé là " (Vie de Constantin 3,25). Auparavant les chrétiens vénéraient Jérusalem plus comme un symbole de la Jérusalem céleste que comme ville historique. Aelia Capitolina navait-elle pas nivelé la ville de Jésus et sa tombe navait-elle pas disparu sous les décombres de la ville dHadrien ? Lorsque Constantin décida de faire construire des basiliques aux endroits de la naissance, de la mort et résurrection de Jésus il demanda à lévêque Macaire de ne pas calculer les dépenses pour la construction du nouveau Temple édifié à lemplacement où lempereur Hadrien avait fait construire le Temple de Vénus. Le triomphalisme allait lemporter pour un peu de temps. La liturgie de Jérusalem qui est connue par la pèlerine espagnole Egérie montre que lEglise-mère de Jérusalem voulait célébrer le souvenir des événements de lhistoire du salut aux endroits mêmes où ils sétaient déroulés. A lhistoire sainte sajoutait une géographie sainte. Curieusement à la même époque le monachisme florissant est vécue essentiellement comme une fuite vers le désert de Juda. Soixante monastères ont été découverts jusquà ce jour aux alentours de la ville sainte. Il faut rappeler cependant que certains moines à la suite de Saint Sabbas quittèrent leurs monastères en Cappadoce pour mener la vie monastique en Terre Sainte. Ce nest pas la grâce de Jérusalem quil niaient, mais cest la voix du silence quils préféraient. A nouveau nous retrouvons le rythme à deux temps qui caractérise la réflexion chrétienne sur Jérusalem. La sanctification du temps et de lespace orchestrée par la liturgie de Jérusalem était contestée par les moines qui trouvaient Dieu dans le silence de leurs Laures. Cest de Sion quétait sortie la Loi, mais aussi du silence de Dieu. Pour Origène, le fondateur de la première école biblique de Césarée maritime, Jérusalem demeurait un symbole de la vision pacifique vers laquelle lEglise était en marche. La Jérusalem céleste ne devait pas seulement descendre sur terre, elle devait descendre tout dabord dans le coeur des croyants. Sinon le pèlerinage à Jérusalem navait aucun sens. Jérôme, lexégète de Bethléem, avait tendance à appliquer la sainteté de Jérusalem à la ville terrestre. Pour attirer les pèlerins il faut leur montrer quelque chose de concret. LEglise de Jérusalem mérite le titre dEglise-mère. Lanaphore de Saint Jacques reprendra ce titre honorifique. LEglise de Jérusalem doit rassembler autour du Christ tous ses enfants. Jérôme fut suivi par lévêque Cyrille qui demeure célèbre pour ses Catéchèses aux catéchumènes. " Alors que les autres se contentent découter, nous autres nous voyons et nous touchons ce qui sest passé au centre de la terre ". Cyrille considère Jérusalem à la suite de la tradition juive Jérusalem comme le nombril du monde. Cette tradition juive avait substitué celle du sanctuaire de Delphes, en Grèce. Dans dautres textes Cyrille définira les lieux saints comme les témoins de la vie du Christ. Durant les trois premiers siècles Jérusalem ne fut pas considéré comme un des centres du christianisme. La situation politique de la ville ny portait pas dailleurs. Lidée du règne millénariste sur terre qui devait être établi à Jérusalem allait sauver cependant la signification de la ville. Les Byzantins seront assez réservés pour appliquer la qualificatif de " saint " à des endroits géographiques. Un seul endroit de Jérusalem sera appelé " saint ". Cest la sainte Sion. La carte géographique de Madaba donne également à Jérusalem le titre de hagia polis, la ville sainte. Grégoire de Nysse est demeuré célèbre comme ennemi acharné des pèlerinages à Jérusalem, car trop de dangers guettaient les pèlerins. Jérôme déjà avait mis en garde les pèlerins : " Ce nest pas le fait dêtre venu à Jérusalem qui est louable, mais le fait dy avoir bien vécu " écrira-t-il. Lhistoire mouvementée de Jérusalem obligera les chrétiens à sinterroger sur le sens de leur présence en ce lieu. La conquête perse de Jérusalem en 614 suivie de massacres de chrétiens allait secouer la chrétienté. Linvasion de Jérusalem était également une atteinte à la stabilité de lempire. Le Patriarche Sophronius dans sa prière mêle des motifs religieux aux thèmes politiques : " Jérusalem est dévastée. O Christ, donne nous de voir la Perse en flammes plutôt que les lieux saints ". Les premières dynasties arabes qui succèderont aux Perses auront une attitude plus tolérante à légard des Chrétiens. Mais bien des chrétiens avaient limpression de vivre une période eschatologique. Des écrits comme lEpistula Jacobi et lapocalypse du Pseudo-Méthode en témoignent. Les musulmans concédèrent aux pèlerins chrétiens une certaine liberté daccès aux lieux saints jusquen 1009 quand le caliphe Hakim persécuta les chrétiens et fit raser le tombeau du Christ. Après le règne de Hakim des groupes de pèlerins continuèrent à venir dEurope, jusquà ce que les Seljukides prirent la ville en 1071. Cette date marque la fin provisoire des pèlerinages. LEurope frustrée se rallia à lappel du Pape Urbain II de libérer Jérusalem. Pour la majorité des croisés la conquête de la cité terrestre de Jérusalem signifiait limportance stratégique quon accordait à la ville. Curieusement des cartes géographiques de cette période situent Jérusalem au centre du monde. Les croisés reconstruirent des Eglises ainsi que de nombreux hospices pour les pèlerins grâce à lappui de la chrétienté. Lorsque les croisés perdirent Jérusalem en 1187 lEurope chrétienne se trouvait devant une alternative : accepter la situation et la justifier par une réflexion théologique ou bien reprendre par les armes les lieux saints. En fait lEglise dépêcha les fils de St François pour que par un dialogue pacifique avec lIslam ils évitent de nouveaux conflits armés. Lorsque les Mameluks prirent la ville dAcco la dernière place forte des croisés en 1291,la Palestine allait ressembler à une eau stagnante. Jérusalem continua à attirer des pèlerins et des chercheurs. Durant la période ottomane (1517-1918) lautorité capricieuse des pachas encouragea parfois, et souvent découragea les pèlerins. A partir du dix-neuvième siècle grâce au sens de lhistoire qui se répandit partout en Europe Jérusalem allait attirer les historiens et les premiers archéologues. La recherche historique ne pouvait pas oublier la ville sainte mentionnée tant de fois dans les oeuvres littéraires. Avec la création de lEtat dIsraël les pèlerinages allaient reprendre. Paul 6 en 1964 les encouragea. Mais il reste quune solution politique de Jérusalem est loin dêtre mûre pour un proche avenir. Les chrétiens nont pas de revendication territoriale sur la terre. Mais ils nentendent pas quitter cette terre, bien que lémigration de certains commence à interroger sérieusement les autorités religieuses. La Terre sainte ne restera-t-elle quun musée pour les chrétiens ? Lhistoire rappelle que chaque fois quune puissance politique a voulu semparer de Jérusalem de façon exclusive elle lançait en fait un appel à la guerre. La vocation de Jérusalem sanctifiée par la présence de trois religions monothéistes qui fait partie du patrimoine spirituel de lhumanité nest-elle pas de lancer un appel à la justice et à la paix pour être le symbole anticipant la réconciliation finale ? La vocation spirituelle de Jérusalem nest-elle pas de vivre et dannoncer au monde " la science de la croix " pour reprendre une expression de E. Stein. Si après deux mille ans de christianisme il ne reste à Jérusalem quun nombre négligeable de chrétiens, cela ne signifie pas que la ville sainte ne compte pas aux yeux des croyants. Le nombre sans cesse croissant de pèlerins chrétiens le prouve. Il ne sagit pas tant de créer une caisse de solidarité pour les croyants de la ville sainte lexemple est ancien que de permettre aux chrétiens de retrouver leur identité au milieu des Juifs et des musulmans. P. Frédéric Manns