Censure, silences et mensonges

François Bonnet

LE MONDE | 06.09.04 |

L'épouvante et la stupéfaction provoquées par l'ampleur du carnage de Beslan - plus d'un millier de morts et blessés - n'ont rien changé aux habitudes du pouvoir russe. Plus de deux jours après le dénouement du drame, les principales questions n'ont donné lieu à aucune explication officielle circonstanciée. M. Poutine, samedi, ne s'y est pas attardé. Aucun ministre, aucun responsable des forces de sécurité impliquées, aucun enquêteur du parquet général de Russie n'a donné une version détaillée des événements.

Cette prise d'otages, la plus meurtrière jamais survenue et que M. Poutine semble assimiler à une sorte de 11-Septembre de la Russie, demeure ainsi un incompréhensible mystère pour une opinion russe traumatisée. Les divers bilans officiels sont démentis par les témoignages sur le terrain qui font état de 500, peut-être 600 morts. Le chiffre officiel du nombre d'otages - 354 personnes -, donné jeudi par les autorités, n'a été que le plus visible d'une longue séries de mensonges.

Il en est de même quant à la composition du commando terroriste. A ce jour, aucune information crédible n'a été délivrée par les autorités, aucune image des terroristes tués n'a été montrée. Un silence de plomb avait été imposé sur le détail de leurs revendications, dont on ne sait que par les témoignages des ex-otages qu'ils demandaient la libération de prisonniers et le retrait des forces russes de Tchétchénie.

Le rôle et le mandat des quelques négociateurs, ou présentés comme tels, a aussi été tenu secret, la "cellule de crise" ne s'est pas exprimée. Enfin et surtout, aucune explication plausible n'a été fournie sur les conditions de l'assaut des diverses forces russes, leur coordination, l'élaboration de plans d'intervention, la mise en place de secours.

Comme lors de la tragédie du sous-marin Koursk et de la prise d'otages du théâtre de la Doubrovka à Moscou, silence et désinformation dominent. Les télévisions, contrôlées par l'Etat, ont reconnu appliquer des consignes de censure. D'ordinaire peu critique, le quotidien Izvestia a qualifié de "honte nationale" la couverture télévisée du drame. Enfin, samedi, Moscou rabrouait la présidence néerlandaise de l'Union européenne qui envisageait seulement de "demander des explications".

François Bonnet