L'assaut contre Latifiya complique la libération des deux otages français

LE MONDE | 06.09.04 |

Le premier ministre irakien, Iyad Allaoui, a ordonné un ratissage sans précédent, ce week-end, du fief sunnite, au sud de Bagdad, où ont été enlevés Christian Chesnot et Georges Malbrunot. Ces opérations, auxquelles participe l'armée américaine, mettent en péril le contact avec les ravisseurs.

Bagdad de notre envoyée spéciale

Le premier ministre irakien, Iyad Allaoui, a lancé contre la ville de Latifiya, samedi 4 et dimanche 5 septembre, le plus violent assaut contre la guérilla sunnite depuis que son gouvernement est arrivé au pouvoir, le 28 juin. Pour les négociateurs qui tentent d'obtenir la libération des journalistes français Christian Chesnot et Georges Malbrunot, pris en otages le 20 août, cette attaque tombe au pire moment. Les ravisseurs se cachent vraisemblablement dans cette région.

Selon Hussein, qui habite à la sortie de Bagdad, dans un immeuble surplombant la route menant à Latifiya, le spectacle était "hallucinant". "Des convois entiers de la police, des armées irakienne et américaine ont quitté la capitale, samedi et dimanche. Ils étaient si nombreux qu'on aurait cru un défilé militaire." La violence des combats aurait poussé plusieurs familles à fuir la ville assiégée. Un témoin anonyme, qui a réussi à faire partir la sienne, raconte : "La plupart ont échoué, car les voies principales étaient fermées." Parvenu à Bagdad, dimanche matin, il décrit les combats et le climat de terreur, la veille, à Latifiya : échanges de tirs, engins explosifs sur les routes, voitures piégées... "Les Américains et les forces irakiennes ont fouillé la ville quartier par quartier, sans parvenir à freiner la résistance", aj oute-t-il. "Ils frappaient à toutes les portes, fouillaient chaque maison. Les hommes, jeunes ou adultes, étaient tous faits prisonniers et embarqués dans des centaines de camions. Ma famille est moi nous sommes enfuis par les champs derrière la maison."

D'après des sources policières dans la ville, 500 hommes auraient été arrêtés et conduits pour interrogatoire à la base militaire américaine de Mahmoudiya. La majorité aurait ensuite été relâchée. Selon la Garde nationale, ces perquisitions auraient permis de récupérer des explosifs, 5 tonneaux de 200 litres de TNT, des roquettes antichars et des mortiers. Aucun otage n'aurait été retrouvé. Le nombre des victimes est pour l'instant difficile à établir. Selon un bilan dressé par l'AFP, à partir de sources dans la Garde nationale et des hôpitaux de Bagdad, 12 agents des forces de l'ordre auraient été tués et une vingtaine d'autres blessés, samedi. Un habitant de Latifiya travaillant dans un hôpital local a affirmé, dimanche soir, que l'établissement regorgeait de "policiers et de soldats irakiens blessés, qui avaient ouvert l a route aux Américains et qui, donc, se sont retrouvés en première ligne".

Latifiya, un bastion de la rébellion sunnite depuis la chute de Bagdad, n'avait jamais subi un tel assaut. Située dans une région agraire, à 35 kilomètres au sud-ouest de Bagdad, elle offre, avec ses champs et ses fermes, un terrain idéal pour la guérilla. Fief des puissantes tribus Al-Janabi, Al-Obeidi et Al-Zawi, au sein desquelles Saddam Hussein recrutait ses agents de renseignement de sinistre mémoire, c'est aussi une zone imprégnée de radicalisme salafiste où, par exemple, la vente d'antennes satellitaires ou de musique non religieuse est interdite. Récemment, un diplomate iranien y a été enlevé, un journaliste polonais et des ressortissants espagnols y ont été tués. C'est dans ses environs qu'a été assassiné, par l'Armée islamique en Irak, le journaliste Italien Enzo Baldoni et qu'ont été enlevés Georges Malbrunot et Christian Chesnot.

La concomitance de l'assaut contre Latifiya, décidé par le premier ministre Iyad Allaoui, et des négociations, très délicates et très médiatisées, relatives aux otages français n'est pas passée inaperçue à Bagdad.

"CLIMAT DE PANIQUE"

Lors d'une conférence de presse, dimanche, le cheikh salafiste Mahdi Al-Soumeïdaï, en annonçant qu'il avait "promulgué une fatwa - décret religieux - appelant les ravisseurs des deux journalistes à les libérer immédiatement", a estimé que l'opération de Latifiya a "perturbé le processus de libération". Taqleb Abdel-Karim, un important chef salafiste qui, en avril, avait participé aux négociations avec les Américains pour mettre fin aux combats à Fallouja, à l'ouest de Bagdad, a affirmé pour sa part que "des Américains" avaient, par son intermédiaire, "proposé leurs services pour la libération des otages français". "Nous avons refusé. Chaque fois qu'ils se mêlent de nos affaires, les choses empirent", a-t-il dit. Cette information n'a pas été confirmée de source américaine.

Le cheikh Al-Soumeïdaï affirme, en privé, avoir mobilisé ses hommes sur le terrain. Il a notamment demandé la collaboration du cheikh Hicham Najim Al-Hassan Al-Douleïmi, président d'une organisation regroupant quelque 16 000 cheikhs et chefs de clan et dont le rôle de médiateur dans d'autres affaires d'otages a été reconnu. Ce dernier affirme avoir répondu à l'appel du cheikh Al-Soumeïdaï parce qu'il est à ses yeux la plus haute autorité sunnite. Ils ont confié l'affaire à une équipe "d'environ six personnes", qui serait parvenue à des résultats positifs, vendredi soir, "mais l'intervention armée à Latifiya a bloqué les négociations et coupé les contacts. J'ignore si les Américains l'ont fait exprès (...) mais cela a créé un climat de panique générale, au moment où les ravisseurs ch erchent à obtenir des garanties de sécurité", dit Hisham Al-Douleïmi, qui dément "la rumeur" selon laquelle les otages auraient changé de mains. "Je peux vous assurer que les journalistes sont encore détenus par les mêmes ravisseurs."

Cécile Hennion


La prudence toujours de mise

Les services français de renseignement ont maintenu, tout au long du week-end, le contact avec ceux qui, en Irak, pourraient hâter le dénouement de l'affaire de l'enlèvement de Christian Chesnot et de Georges Malbrunot. Un haut responsable indiquait, dimanche 4 septembre, qu'il y avait peu de signes nouveaux, "bons ou mauvais", provenant des ravisseurs. Ceux qui, en France, s'étaient emballés, laissant entendre qu'un heureux dénouement était proche, se sont apparemment alignés sur l'avis des agents en liaison avec les hommes présents sur le terrain, qui mettaient en garde contre tout optimisme excessif, le contexte irakien étant très complexe. Rentré d'Amman, où il coordonnait les pourparlers en vue de la libération des deux otages, Michel Barnier a rendu compte, dimanche, de sa mission au président Jacques Chirac et a participé à une réunion des ministres concernés par la crise, autour du premier ministre Jean-Pierre Raffarin. - (Corresp.)