Moscou met fin dans un bain de sang à la prise d'otages en Ossétie

LE MONDE | 04.09.04 |

Un bilan officiel et provisoire fait état d'au moins 322 morts et plus de 700 blessés lors des furieux combats entre le commando terroriste et les forces russes, vendredi 3 septembre, dans l'école de Beslan. Le Kremlin se défend d'avoir ordonné l'assaut qui a tourné au carnage.

Beslan (Ossétie du Nord) de notre envoyée spéciale

Devant les ruines fumantes du gymnase de l'école où les otages étaient assemblés au moment de l'assaut, gisent encore des bouquets de fleurs avec leur emballage en plastique coloré. Vestiges de ce jour de rentrée scolaire où écoliers, enseignants et familles entières étaient assemblés pour la cérémonie d'ouverture des classes, avant que le commando armé ne fasse irruption. Des chaises en bois d'écoliers, renversées, traînent dans la boue.

Le toit du gymnase s'est effondré sur les centaines d'otages bloqués à l'intérieur. Il n'en reste que des éléments de charpente calcinés. Un incendie a ravagé les lieux. Les terroristes avaient miné les murs et les abords de l'école. Le bâtiment central de l'établissement a pris des impacts d'obus. Les vitres ont volé en éclats, brisées par les terroristes dès le début du drame, mercredi 1er septembre, afin de prévenir l'usage d'un gaz toxique, comme cela avait été le cas en octobre 2002 lors de la prise d'otages du théâtre Doubrovka de Moscou.

Dévastée, la cour de l'école témoigne du déferlement de violence qui a emporté cette bourgade ossète de Beslan, vendredi, au dénouement de la prise d'otages. Un dénouement marqué par des scènes d'horreur. Un par un, des enfants au corps noirci, brûlés, maculés de sang, aux yeux hagards, étaient transportés sur des brancards, au cœur des combats entre les forces spéciales russes et le groupe de terroristes. Des parents affolés assistaient à l'évacuation des victimes. Ils cherchaient désespérément les leurs.

La dépouille d'un garçon d'une dizaine d'années, un bras arraché, était déposée par des secouristes au pied d'un bosquet de sapins, dans une rue où manœuvraient des ambulances dans la plus totale confusion. Quelqu'un jetait un drap blanc sur le petit cadavre. Une femme à la chevelure maculée de débris et de terre, recroquevillée sur un autre brancard, les entrailles exposées, les jambes ruisselantes de sang, murmurait : "De l'eau", puis "J'ai mal". On la transbahutait vers l'arrière d'une camionnette, qui partait en zigzaguant à travers la bourgade, où retentissaient tirs d'obus, fusillades et explosions.

Le nombre total de victimes était, samedi, encore difficile à établir. La cellule de crise faisait état d'au moins 322 morts et plus de 700 blessés, mais reconnaissait que ce bilan pouvait s'alourdir. Il semble probable que les pertes humaines soient de l'ordre de plusieurs centaines. Des journalistes ayant pu s'approcher, à l'issue des affrontements armés, de l'intérieur du gymnase de l'école No 1 affirmaient qu'une centaine de cadavres calcinés y gisaient dans les décombres.

Un policier s'étant rendu dans la soirée à la morgue de Beslan décrivait "des corps alignés dans l'herbe et sur le trottoir, devant le bâtiment, car il n'y avait plus de place à l'intérieur". Les trois morgues de la région, selon lui, se sont remplies. Les consignes de censure distribuées aux télévisions d'Etat russe, ainsi que l'insistance du pouvoir à minimiser le nombre officiel des otages, ont témoigné d'une volonté de réduire, par le mensonge, le nombre des victimes. L'école accueillait plus d'un millier de personnes le jour de la rentrée, ce qui rend invraisemblable le chiffre officiel, fourni jeudi, de 354 otages.

Tout a commencé vers 13 heures (11 heures à Paris), vendredi, troisième jour de la prise d'otages. Deux fortes explosions ont retenti, suivies de fusillades de tirs de lance-grenades. Les unités des forces spéciales russes, déployées la veille, sont entrées en action. Selon deux photographes, les combats ont commencé lorsqu'un camion transportant trois secouristes du ministère russe des situations d'urgence a cherché à s'approcher de l'école.

Ces "secouristes" étaient-ils en réalité une équipe des forces spéciales prenant position pour l'assaut ? Leur véhicule a cherché à s'approcher - pour les évacuer apparemment - de deux cadavres d'hommes gisant aux abords de l'école, tués par le commando au début de leur attaque. Les terroristes ont alors ouvert le feu sur les "secouristes", et les explosions se sont produites.

Selon une otage hospitalisée, ayant raconté la scène à l'un de ses proches, "tout a commencé quand une violente explosion nous a secoués, à l'intérieur du gymnase. Au même instant, de tous les côtés, des soldats ont fait irruption par les fenêtres. Certains tiraient, d'autres s'emparaient des enfants et les jetaient à l'extérieur".

La veille de l'assaut, un représentant du ministère russe des situations d'urgence avait confié sous couvert d'anonymat : "On a étudié la construction du gymnase pour voir comment le bâtiment s'effondrerait en cas d'explosion", laissant entendre que l'assaut était imminent. Il ajoutait qu'aucune véritable négociation n'était envisageable avec les terroristes - en dépit de la libération de 26 otages jeudi - "car nous avons affaire à des sauvages prêts à tout".

Le début des combats s'est accompagné, en tout cas, d'une tentative de fuite éperdue d'un certain nombre d'otages. Les premiers surgissaient aux abords du Palais de la culture, environ dix minutes après les premières explosions. Sanguinolents, à moitié nus, tous pieds nus, ils étaient transportés par des habitants, dans la panique. Des femmes se mettaient à hurler de douleur à la vue des rescapés et des morts.

Un couloir d'évacuation des otages se formait bientôt, à travers les arrière-cours de maisons conduisant vers le théâtre des combats. Les secours étaient, sur place, presque inexistants. Aucun soin d'urgence n'était dispensé immédiatement aux blessés. Ni bouteilles d'oxygène, ni couvertures, ni bandages. La confusion régnait. Des voitures civiles gênaient le passage des rares ambulances.

Dans la course folle à l'évacuation des otages agonisants, des cris étaient lancés : "Il n'y a pas assez de brancards !" "Apportez de l'eau !" "Où sont les médecins ?" Des dizaines d'hommes ossètes armés arpentaient les environs, sorte de milice spontanée, dont l'agitation et la nervosité semblaient gêner les secours. Certains se donnaient entre eux des mots d'ordre de "chasse au terroriste" : "Si tu vois un type surgir, la tête chauve, mal rasé, vêtu d'un training sportif, tu tires ! C'est un des bandits !"

Des hélicoptères militaires tournoyaient au-dessus du centre de la bourgade, transformée en champ de tirs. Tireurs d'élite sur les toits, tanks manœuvrant dans les rues, hommes casqués courant en file indienne le long des façades, et soldats en embuscade, à plat ventre derrière des dalles de béton ou des buttes de sable. Des centaines d'habitants erraient dans les rues, dans le plus grand chaos, au milieu des déflagrations.

Parmi eux, une adolescente encore consciente, blessée au ventre, lançait avec désespoir à une amie, pour décrire la situation à l'intérieur de l'école : "Les terroristes sont en train de nous tuer ! Ils font tout exploser !" Pendant près de trois heures, les tirs n'ont pas cessé. Les forces de l'ordre se livraient à une attaque au canon de tanks T-72 contre l'école, où étaient toujours retranchés, apparemment, quelques terroristes. Ce choix semblait nettement privilégier la liquidation rapide des terroristes, plutôt qu'un effort de sauvetage des otages. Des responsables ont ensuite fait savoir que 27 ravisseurs avaient été tués, que 3 autres avaient été capturés, tandis que d'autres expliquaient que certains s'étaient échappés.

Un policier ossète, ayant écouté les communications radio d'une partie des forces armées, raconte avoir entendu un appel d'un officier russe à ne pas tirer au canon de tanks sur l'école. "Des femmes sont aux fenêtres de l'école, agitant des vêtements et des mouchoirs blancs pour qu'on ne tire pas !", aurait crié cet officier. Les tanks T-72 ont malgré tout ouvert le feu en direction de l'école.

"Les femmes étaient utilisées par les terroristes comme bouclier humain, on le sait bien, mais quand même, il ne fallait pas tirer comme ça !", s'indignait, plus tard, dans la soirée, ce vétéran de l'armée soviétique, accablé par la "façon catastrophique" avec laquelle, selon lui, l'assaut a été mené. "On nous a interdit de donner le vrai chiffre des gens dans l'école, glissait aussi, avec colère, une femme en uniforme de la police ossète en s'adressant à des journalistes occidentaux. Notre pouvoir est comme ça, il nous ment. Moi, je vous le dis : il y avait 1 200 personnes dans l'école."

A la nuit tombée, le président de l'Ossétie du Nord, Alexandre Dzassokhov, déclarait à la télévision que des "Arabes" figuraient parmi le groupe de terroristes. Il indiquait, à l'unisson avec la version officielle du FSB, les services secrets russes, qu'aucun assaut armé de l'école n'avait été planifié, et que seuls les terroristes étaient responsables de l'issue sanglante.

Au même moment, des équipes de démineurs russes procédaient à la destruction des explosifs placés dans l'école par le commando terroriste. Ces explosions semblaient être, tout aussi bien, destinées à achever de détruire l'école, recouvrant de gravats les indices qui auraient pu servir à l'enquête, et rendant impossible tout décompte précis des restes humains carbonisés restés à l'intérieur.

Natalie Nougayrède


L'avertissement de Vladimir Poutine

Vladimir Poutine a effectué, samedi à l'aube, une visite éclair à Beslan, où s'est déroulée la prise d'otages. "Toute la Russie souffre, pleure et prie avec vous", a déclaré le président russe qui s'est rendu au dispensaire de la ville pour rencontrer les blessés. "Toutes les options étaient à l'étude, mais l'emploi de la force n'était pas planifié", a-t-il assuré lors de cette visite au cours de laquelle il a eu une courte réunion avec le président nord-ossète Alexandre Dzassokhov. "Les événements se sont développés très vite, de façon inattendue, et les services spéciaux ont démontré beaucoup de courage", malheureusement "ils ont subi de lourdes pertes", a relevé le président russe, dont la visite n'avait pas été annoncée et qui n'a été accueilli par aucun responsable régional à son arrivée à l'aéroport.

"L'un des principaux objectifs des terroristes à Beslan était de semer la haine inter-ethnique et d'enflammer le Caucase du Nord, a relevé Vladimir Poutine. Quiconque soutiendra ceci sera considéré comme un complice des terroristes." - (AFP.)