L'Armée du Mahdi se déchire entre partisans de la trêve et adeptes d'une lutte à outrance

La milice de Moqtada Al-Sadr est confrontée au choix entre "la voie politique" ou le combat armé contre l'occupant américain.

LE MONDE

22 Septembre 2004

Bagdad de notre envoyé spécial

L'Armée du Mahdi, de l'imam Moqtada Al-Sadr, seul mouvement chiite à s'être lancé dans la rébellion armée ces six derniers mois en Irak, commence apparemment à connaître le sort de ses cousins sunnites de la guérilla : la division. Une "Armée Al-Sadrain", encore clandestine, qui refuse la trêve conclue fin août à Nadjaf, vient de naître en son sein. Moqtada Al-Sadr vient toutefois d'obtenir, lundi 20 septembre, la libération de dix-huit soldats gouvernementaux irakiens retenus en otages par cette faction radicale.

Ce dernier épisode a été provoqué par l'arrestation du sayyed Hazem Al-Araji, le chef du mouvement d'Al-Sadr dans le quartier bagdadi de Kadhamiya, et de son frère, lors d'une opération menée conjointement dimanche à l'aube par l'armée américaine et par la Garde nationale irakienne. De mystérieuses "Brigades de Mohammed Ben Abdallah", un groupe jusqu'alors inconnu, annonçaient quelques heures plus tard avoir enlevé dix-huit soldats irakiens, tous originaires d'Al-Sadr City, le fief du mouvement rebelle à Bagdad, et menaçaient de les exécuter sous quarante-huit heures si le sayyed Al-Araji n'était pas libéré.

L'arrestation d'Hazem Al-Araji intervient au moment où les forces américaines et irakiennes tentent de négocier une trêve à Al-Sadr City, un faubourg miséreux toujours animé par des combats sporadiques. De retour de Nadjaf, la ville sainte chiite, après la bataille d'août, de jeunes combattants refusent de désarmer et harcèlent chaque nuit les patrouilles américaines.

Ces combats marquent toutefois un tournant au sein du mouvement de Moqtada Al-Sadr. Pour la première fois, il semble que ce ne soit plus le jeune imam, fils de l'illustre Mohammed Sadeq Al-Sadr, assassiné par Saddam Hussein, qui mène la danse. Refusant la trêve de Nadjaf et de Koufa conclue sous l'égide du grand ayatollah Ali Al-Sistani, le sayyed Abdel Hadi Al-Daraji, chef d'une des plus importantes brigades de l'Armée du Mahdi, soutenu par l'influent Hazem Al-Araji de Kadhamiya, décide de créer secrètement l'"Armée Al-Sadrain" et de poursuivre la lutte armée à Bagdad. Ils choisissent le nom d'"Al-Sadrain", pluriel de Sadr, afin d'atténuer leur séparation d'avec Moqtada et de signifier qu'ils appartiennent toujours au mouvement.

"Dans la famille Al-Sadr, ils se réclament du père défunt, grande figure du chiisme, raconte un journaliste d'Al-Sadr City, et marquent leur défiance à l'égard du fils, désormais prêt, selon eux, à négocier avec le gouvernement d'Iyad Allaoui et l'ayatollah Al-Sistani la fin de la rébellion et l'entrée du mouvement en politique." Abdel Hadi Al-Daraji a, en outre, obtenu le soutien des principaux commandants militaires de l'Armée du Mahdi, résolus à lutter durablement contre l'occupation américaine, ou du moins de ce qui reste du commandement militaire, la majorité des "officiers" ayant été tués au cours des combats de l'été.

UNE OBÉISSANCE SANS FAILLE

Hazem Al-Araji, rencontré deux jours avant son arrestation par l'armée américaine, démentait la scission au sein du mouvement d'Al-Sadr. "Nous avons tous arrêté le combat, mais restons prêts à nous défendre. Les incidents sont dus aux incursions américaines, qui nous forcent à riposter. Certains d'entre nous refusent que l'armée américaine entre dans Al-Sadr City." Le sayyed précisait qu'"Al-Daraji et moi-même avons démenti dans nos prêches avoir fondé une autre armée et avons déclaré rester fidèles à Moqtada". Il attribuait "les rumeurs" de rupture à "des agents pro-américains et pro-Allaoui".

Pourtant, en dépit des démentis, une rupture a bien eu lieu. L'un des principaux bras droits de Moqtada Al-Sadr, Ahmed Chaibani, a dû venir de Nadjaf tenter de remettre de l'ordre dans les rangs. Une rencontre entre Chaibani et Al-Daraji a eu lieu la semaine dernière à la mosquée Al-Hakma, le quartier général du mouvement à Al-Sadr City. Chaibani a réclamé durant six heures une obéissance sans faille aux ordres de Moqtada. En vain. "Al-Daraji refuse l'idée d'une trêve, confie le journaliste chiite, et il avait veillé, avant la rencontre avec Chaibani, à s'assurer le soutien d'un certain nombre de chefs de tribu et de chefs religieux d'Al-Sadr City. Il s'était aussi allié avec le sayyed Al-Araji de Kadhamiya."

La libération des dix-huit soldats irakiens ne serait, par ailleurs, pas due à une soudaine volonté d'obéir aveuglément aux ordres de Moqtada, qui avait, tout en démentant que les Brigades de Mohammed Ben Abdallah puissent être issues de l'Armée du Mahdi, réclamé leur remise en liberté immédiate, mais plutôt au fait que ces soldats gouvernementaux sont des chiites d'Al-Sadr City, donc liés à des chefs de tribu, des familles, y compris certaines, divisées, qui ont des fils combattant avec l'Armée du Mahdi et d'autres dans le camp gouvernemental. "Leur exécution déclencherait une guerre interne terrible à Al-Sadr City", prévenait un notable du quartier peu avant leur libération.

Les habitants d'Al-Sadr City et de Kadhamiya craignent désormais que les partisans d'Hazem Al-Araji et tous les combattants radicaux cherchent de nouveaux moyens de réclamer la libération du sayyed arrêté. "Tant qu'Al-Araji est emprisonné par l'armée américaine ou par le gouvernement, un cessez-le-feu, déjà fort improbable, est absolument impossible, prévient le journaliste. Depuis son arrestation, les miliciens redoublent d'ailleurs d'efforts pour se préparer au combat. Ils sortent leurs stocks d'armes des caves, ils placent des mines partout dans les rues. Ils attendent les Américains, et ce ne sera pas pour discuter d'une trêve !"

La question, au-delà du problème créé par l'arrestation d'Hazem Al-Araji, reste de savoir si les ultraradicaux vont devoir se rallier à la trêve souhaitée par Moqtada Al-Sadr, si ce dernier va être contraint d'accepter la ligne guerrière voulue par les ultraradicaux, ou si l'Armée du Mahdi va durablement se scinder en deux.

"Il est encore un peu tôt pour savoir si le mouvement d'Al-Sadr va être véritablement fracturé, analyse le notable d'Al-Sadr City. Ce qui est certain, c'est que cette scission est possible politiquement, puisque presque tous les combattants ayant survécu à la bataille de Nadjaf soutiennent l'idée de poursuivre la guérilla antiaméricaine, et qu'elle est possible techniquement, puisque, contrairement à il y a quelques mois, le mouvement est désormais extrêmement riche et bien armé."

LASSITUDE DE LA POPULATION

Dollars, armes, munitions, voitures et moyens de communication sont en effet apparus à Al-Sadr City durant l'été. "Quelle que soit l'identité des généreux donateurs, il s'agit de gens qui ont intérêt à aider les chiites d'Irak à se soulever contre les Américains,dit le journaliste. Je ne vois pas comment Moqtada pourrait résister longtemps aux pressions amicales à la fois de ses éventuels tuteurs et de sa base, et continuer à défendre l'idée d'une trêve."

Le principal problème pour l'Armée du Mahdi ou l'Armée Al-Sadrain, selon tous les témoignages d'habitants d'Al-Sadr City, est en revanche le recrutement. "Au printemps, les jeunes allaient gaiement combattre les Américains, raconte un habitant. Aujourd'hui, ces jeunes ont perdu leurs chefs militaires, tués ici et surtout à Nadjaf, ils ont davantage peur de combattre, et ils voient bien que la population en a plus que marre de cette guerre. A Al-Sadr City, même si, comme tous les Irakiens, on n'aime pas les Américains, on pense que c'est quand même l'Armée du Mahdi qui est la cause de tous les maux. Ceux qui n'ont pas encore pris le fusil préfèrent rester à la maison."

Rémy Ourdan


Deux membres du Comité des oulémas tués

La principale organisation sunnite d'Irak, le Comité des oulémas, a perdu, deux de ses membres, tombés sous les balles d'inconnus dans deux attaques séparées à Bagdad. Cheikh Ahmed Zaïdi, imam d'une mosquée du quartier chiite d'Al-Sadr City a été enlevé, dimanche soir 19 septembre, par des inconnus et son corps retrouvé lundi matin. Cheikh Mohammed Jaddou a été assassiné par balle lundi. "Ceux qui ont commis ces actes cherchent à diviser les musulmans", a affirmé cheikh Ahmed Abdelghafour Al-Samaraï dans une brève allocution lors de la prière funéraire à la mosquée Moussab Ben Amir dans le nord-est de Bagdad. Cheikh Zaïdi était chargé de la coordination entre le Comité de oulémas et les autres courants religieux et faisait fonction d'imam de la mosquée Al-Sajad, l'une des rares mosquées du quartier chiite d'Al-Sadr City. Par ailleurs, deux collaborateurs de Moqtada Al-Sadr cheikh Ahmed Al-Chaibani et le sayyed Hossam Al-Moussaoui, ainsi que plusieurs autres personnes, ont été arrêtés à Nadjaf, mardi. M. Chaibani est l'un des plus proches collaborateurs du chef radical chiite. - (AFP.)