A Bagdad, personne ne croit à la possibilité d'une issue pacifique

LE MONDE | 21.08.04 |

Bagdad de notre envoyée spéciale

Les Irakiens sont sceptiques. Bien peu veulent croire que la crise qui oppose, depuis plus de trois semaines, la milice du dirigeant chiite radical Moqtada Al-Sadr à l'armée américaine et aux forces de sécurité irakiennes connaîtra un dénouement pacifique.

Si l'on en croit le chef du bureau politique de Moqtada Al-Sadr à Bagdad, le cheikh Raed Al-Kadoumy, les chances de conciliation à long terme sont bien minces. D'abord parce que le dialogue avec les Américains n'est plus envisageable. "Nos problèmes avec les Américains ne datent pas d'hier, explique-t-il. En juin, nous avions accepté de négocier et de cesser les combats. Nous les avons laissé entrer à Sadr City en toute tranquillité, mais ils ont rompu la trêve en arrêtant nos hommes. Les arrestations et leur façon de traiter les Irakiens sont à l'origine de la crise actuelle. Aujourd'hui, nous n'adoptons aucune stratégie particulière. Nous ne discuterons pas avec l'occupant, et nous résisterons jusqu'à son départ. Grâce à Dieu, les Irakiens sont là. Ils feront partir les Américains, aujourd'hui ou demain. De toute façon, ils devront parti r."

Les perspectives d'une négociation avec le gouvernement ne sont pas non plus à l'ordre du jour : "Quel gouvernement ? Nous n'avons pas de gouvernement. A-t-il été élu par le peuple irakien ? Non ! Nous ne lui reconnaissons aucune légitimité. Nous savons très bien qui est Iyad Allaoui : un infidèle et un agent de la CIA qui travaille pour les intérêts américains ! Tous nos malheurs viennent de là...", s'indigne le cheikh Al-Kadoumy. "Allaoui dit qu'il a rencontré des représentants de Moqtada Al-Sadr pour négocier, mais c'est faux. Il n'a rencontré aucun d'entre nous. En revanche, nous avions accueilli favorablement la délégation de la conférence nationale. Ils restent d'ailleurs les bienvenus. Malheureusement, ils ne semblent pas enclins à revenir..."

Une autre cause du blocage tient à la sourde hostilité des autres partis chiites envers Moqtada Al-Sadr. Après la chute de Saddam Hussein, la communauté était parvenue à un consensus. La plupart des partis chiites ont pris part à l'ancien Conseil intérimaire de gouvernement et ont entretenu de bonnes relations avec les Etats-Unis. Cela leur a permis d'acquérir plus de pouvoir qu'ils n'en ont jamais eu dans l'histoire du pays. Moqtada Al-Sadr a fait bande à part, refusant toute participation. D'abord isolé, il a su gagner à sa cause un public que séduisent ses discours enflammés contre l'occupant. Sa popularité croissante a fini par ruiner l'unité de la communauté. "Les autres partis chiites n'ont pas voulu nous soutenir contre les Américains, dénonce le cheikh Al-Kadoumy. Ils ne se sacrifieront jamais pour le peuple ou pour leur pays. Ils ne sont pas courageux. Seuls les hommes de Moqtada Al-Sadr osent défier les Américains. Les autres partis chiites ne pensent qu'à leurs intérêts."

Si les partis chiites restent aussi silencieux, estime pour sa part Bassil Ismaïl, un journaliste irakien, "c'est qu'ils ont, comme on dit chez nous, "de l'eau dans la bouche" : la crise de Nadjaf les a bâillonnés. Ils ne peuvent pas critiquer Moqtada Al-Sadr, sauf à passer pour des traîtres. Et ils ne peuvent le soutenir sans risquer de perdre la situation avantageuse que leur a value leur bonne collaboration avec les Américains".

"Les combats peuvent bien s'arrêter. Ils finiront par reprendre, explique, pessimiste, un analyste politique chiite, rédacteur dans un quotidien irakien à gros tirage. Depuis le début, nous assistons à un marché de dupes. Il n'y a pas de véritable volonté de négociation. Les exigences des uns sont inacceptables pour les autres et vice versa. Les Américains et le gouvernement Allaoui ne peuvent se permettre de laisser gagner Al-Sadr. Ce serait la porte ouverte à d'autres révoltes. Le pays deviendrait incontrôlable. De ce point de vue, l'élimination de Moqtada Al-Sadr est inévitable. Quant à ce dernier, il a beau manier la rhétorique de la mort et des martyrs, il n'est pas suicidaire. Son comportement, depuis le début de la guerre, l'a assez démontré. Pour sauver sa peau, il dispose d'un atout de taille : il sait qu'une attaque contre le mausolée d'Ali provoqu erait un soulèvement général, ce que les Américains veulent éviter à tout prix. Sa mort en martyr aurait probablement le même effet. Le face-à-face entre le gouvernement et Moqtada Al-Sadr peut donc durer encore très longtemps."

Si beaucoup de chiites reprochent à Moqtada Al-Sadr la résistance armée et considèrent qu'il est en partie responsable des malheurs de Nadjaf, l'attitude du gouvernement à son égard leur paraît démesurée. La menace formulée par le ministre de la défense, Hazem Chaalan, de lancer un "raid" contre le mausolée de l'imam a notamment suscité les commentaires les plus désapprobateurs -"le gouvernement agit comme Saddam : répression de l'opposition par la force". Pour un diplomate européen, la virulence du ministre s'expliquerait par son histoire personnelle : "Chaalan, dit-il, était un ami intime d'Abdel Majid Al-Khoï -un religieux chiite-, qui a été assassiné le 10 avril 2003 dans l'enceinte du mausolée d'Ali, et dont la mort a été imputée à des partisans de Moqtada Al-Sadr."

Même si les jours prochains devaient connaître une accalmie, ou une trêve, nul ne croit en la reddition définitive d'Al-Sadr. Pour le journaliste Bassil Ismaïl, le scénario de fin ne laisse guère de place au suspense. "Moqtada Al-Sadr sera éliminé. Les Américains l'isoleront. Ils le présenteront au monde entier comme un monstre dangereux. Nadjaf et Sadr City sont en train de se transformer en villes fantômes. Sadr City a toujours été pauvre, mais Nadjaf était une ville riche, grâce aux millions de pèlerins qui la visitaient. Or, depuis six mois, les pèlerins ne viennent plus, les commerçants de la ville n'ont plus de travail, l'économie est ruinée. Le mécontentement gagne les rues. Un jour, il ne sera pas difficile de trouver un chiite de Nadjaf prêt à se débarrasser de Moqtada Al-Sadr."

Cécile Hennion