Un policier irakien : "Les droits de l'homme, on n'obtient rien avec ça  !"

LE MONDE | 10.08.04 |

Bagdad de notre envoyé spécial

La scène se passe au commissariat de police d'Al-Touras, un quartier malfamé des faubourgs de Bagdad. Ce matin-là, les hommes du commandant Salman Zajay ont fait bonne chasse. Huit hommes sont alignés le long d'un mur. On recherche des malfrats qui volent des voitures, arme au poing et coup de feu facile sur ceux qui résistent.

En attendant celui qui doit venir identifier les coupables, les suspects sont roués de coups. Un vieil homme, pieds nus et en chemise de nuit - on ne lui a pas donné le temps de s'habiller -, tente de protester. Il reçoit une magistrale gifle d'un jeune policier. "Ta gueule !", hurle ce dernier. Un autre prend son élan, comme pour tirer un penalty, et décoche un coup de pied au vieil homme, qui s'effondre, grimaçant de douleur. On le remet debout, bien en ligne avec les autres. La victime arrive, tête enroulée dans un keffieh pour assurer son anonymat. Les deux agresseurs sont reconnus, aussitôt emmenés à côté. Innocents, les autres, y compris le vieil homme, sont libérés peu après. Sans excuses.

Dans la pièce à côté, on lie les mains des deux voyous dans le dos avec un bout de câble. Un sac plastique est enfoncé sur la tête de l'un, un immonde bout de chiffon sale dans la gorge de l'autre, comme bâillon. Ils sont agenouillés face au mur. Question : "Pourquoi as-tu fait ça ?

- C'est pas moi, M'sieur, je le jure sur le Coran !"

Les coups pleuvent. Il hurle, pleure, implore. Violents coups de pied dans le dos. Un policier saisit le lourd tiroir vide d'un bureau métallique, puis l'écrase à toute volée sur la tête du suspect, lequel s'écroule, perd brièvement connaissance, réclame un peu d'eau.

"Non ! D'abord tu parles ! Qui sont tes complices ?" Un autre flic nous aperçoit, dans le chambranle de la porte. "OK, OK, donne-lui de l'eau." On nous prie de sortir. Clin d'œil complice d'un officier. "Les Américains nous expliquent qu'il faut respecter les droits de l'homme maintenant. Mais on n'obtient rien avec ça. La bonne vieille méthode irakienne, ça, ça marche."

Quiconque a passé un peu de temps avec la police irakienne, y compris les bureaucrates de la direction bagdadie, a entendu ces mots-là dix fois, cent fois. "Les Américains ne comprennent rien à la société irakienne. Ici, la méthode douce, ça ne marche pas."Au quartier général de la brigade antigang de Bagdad, on apprend un jour, de la bouche du major Abdel Karim, numéro deux, que 42 suspects, "criminels et kidnappeurs", sont détenus au sous-sol, hors de portée des Américains.

Motif ? "Ici, on est policier depuis dix ans, quinze ans, vingt ans parfois. Et il faut écouter leurs leçons sur les droits de l'homme alors que ce dont nous avons besoin, ce sont des armes, des véhicules, des radios. En plus, les Américains, qui passent chaque jour dans les commissariats pour voir ce qu'on a ramassé, ne s'intéressent qu'aux "politiques". Il leur est même arrivé de relâcher des bandits qu'on avait arrêtés. Alors maintenant, on se les garde. Les voir ? Non, pas possible. Désolé." Ainsi vont "la loi et l'ordre" dans l'Irak post-Saddam.

"Formés" - six à huit semaines maximum -, les policiers du "nouvel Irak" sont les premières cibles des attaques terroristes. Plus de 750 d'entre eux ont été tués depuis dix-huit mois. Ils sont en colère. Le sergent Fred Krines, policier à New York, policier militaire américain et instructeur à Bagdad, nous le disait sans détour le 3 juin. "Le plus difficile à leur apprendre ? Les droits de l'homme, pour sûr. La plupart ne comprennent même pas le concept."

Patrice Claude