"Les forces étrangères devront partir d'Irak aussi tôt que possible", déclare le chef de l'Alliance chiite

Le Parlement élu se réunira le 16  mars.

LE MONDE

08.03.05

Bagdad de notre envoyé spécial

Des bases américaines permanentes en Irak ? La question lui paraît tellement incongrue que sa très austère "Eminence Abdel Aziz Al-Hakim", comme il est indiqué sur la carte de visite du chef de la liste chiite qui a remporté les élections du 30 janvier, éclate presque de rire. "Ha, ha ! Non. Personne en Irak ne souhaite l'établissement de bases étrangères permanentes sur notre terre. Les résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies sont claires : il appartiendra au gouvernement irakien élu de donner, le moment venu, à ces forces une date précise pour leur départ. Aussi tôt que possible."

Le chef du Conseil suprême de la révolution islamique en Irak - CSRII, une appellation aujourd'hui gênante et qui devrait évoluer prochainement vers quelque chose d'un peu moins radical - nous annonce justement la formation imminente de ce premier gouvernement légitimé de l'après-Saddam Hussein. Les tractations entre les parties durent depuis plus de cinq semaines, et touchent à leur terme.

"Nous nous sommes mis d'accord pour tenir la première séance de l'Assemblée nationale élue le 16 mars", annonce-t-il. Une date hautement symbolique pour la minorité kurde, puisque c'est le 16 mars 1988 que le régime déchu avait fait gazer environ 5 000 habitants de Halabja, dans le nord-est du pays. "Nous espérons bien que les discussions avec nos frères kurdes et les autres formations que nous souhaitons associer au gouvernement seront terminées avant cette date." Dix-sept ans après, jour pour jour, et sauf coup de théâtre toujours possible dans la configuration politique qui prévaut aujourd'hui, l'Irak devrait donc avoir un chef de l'Etat, un premier ministre et un gouvernement véritablement issus, aussi imparfaite fût-elle, d'une élection nationale à laquelle 58 % des citoyens ont participé.

Membre d'une des trois grandes dynasties religieuses chiites du pays, l'hodjatoleslam Al-Hakim a passé plus de vingt-trois ans d'exil à Téhéran, où lui-même et son frère aîné, assassiné à son retour en Irak en mai 2003, avaient créé le CSRII. Il était le numéro un sur la liste des 21 partis de l'Alliance unifiée, qui a remporté la majorité absolue des 275 sièges de la nouvelle Assemblée.

Pour autant, la Loi fondamentale transitoire, que des juristes américains avaient concoctée avant la restitution partielle de leur souveraineté aux Irakiens le 30 juin 2004, contraint l'Assemblée à approuver à une majorité de 60 % le Conseil présidentiel, une structure de trois personnes, seules habilitées à proposer au vote des élus la liste des membres du prochain gouvernement. A commencer par son premier ministre, vraisemblablement le chef du parti islamiste rival Daawa, Ibrahim Al-Jaffari. Pour imposer les hommes et les femmes de son choix, l'Alliance unifiée, qui a annoncé son intention d'associer le plus grand nombre de partis, "sunnites et chrétiens compris", à une sorte de "gouvernement d'unité nationale", devait donc, dans un premier temps, obtenir l'assentiment de la deuxième liste la plus nombreuse de l'Assemblée, celle dite du "bloc kurde", qui contrôle plus de 20 % des mandats.

Les Kurdes ont des exigences nombreuses et précises, et ce sont surtout celles-ci qui auraient fait traîner les choses. Combien et quels postes ministériels pour chacune des formations en compétition ? Même si les parties se sont semble-t-il entendues pour que le Conseil présidentiel soit dirigé par Jalal Talabani, personnalité politique kurde majeure qui deviendrait chef de l'Etat, et que ses deux vice-présidents soient, de tradition chiite pour l'un, vraisemblablement sunnite pour l'autre, l'ensemble du processus doit encore être soigneusement chorégraphié avant de pouvoir être avalisé sans anicroche par l'Assemblée.

Barbe grise et turban noir des "sayyeds", les descendants présumés du prophète parmi les chiites, Abdel Aziz Al-Hakim accepte l'une des principales exigences kurdes : l'instauration d'une fédération irakienne. A ceux, dans son camp et ailleurs, qui craignent que cela conduise à la division du pays, le sayyed répond : "Plus de soixante pays fonctionnent de cette manière. Si cela peut résoudre les problèmes de l'Irak, pourquoi pas ?"

Ce qui en revanche est à ses yeux "inacceptable", c'est de discuter avec la guérilla. Ahmad Chalabi, l'affairiste chiite laïc qui fut accepté sur sa liste et qui siégera dans la nouvelle Assemblée, a récemment fait savoir qu'il a conduit "plusieurs rencontres avec les rebelles pour les convaincre de déposer les armes". M. Al-Hakim, pour sa part, se "refuse à dialoguer avec ces tueurs et ces criminels".

La semaine passée, suite à la mort dans un commissariat de police de trois membres de l'organisation Badr - l'ancienne "Brigade Badr" qui était le bras armé du CSRII -, Son Eminence avait lancé une violente diatribe contre la "rebaasisation" rampante des services de sécurité. Il réitère. "Tout le monde sait que des baasistes se sont infiltrés dans la police et l'armée. Nous devons les débusquer."

Patrice Claude