La réélection de Bush devrait conduire l'Europe au sursaut, mais elle préfère la palabre...

Par Eric Le Boucher

LE MONDE

7 Novembre 2004

Donc , c'est cristal clair. La réélection de George W. Bush est consternante, mais elle va au moins sonner le réveil européen. Fini les illusions et les faux espoirs d'un rapprochement futur de nos deux conceptions sur l'avenir de la planète : unilatéralisme là, multilatéralisme ici, force et foi contre dialogue et laïcité, valeurs morales contre valeurs sociales.

Donc, c'est clair. L'Union européenne va inévitablement prendre conscience que la défense de son "modèle" et de son humanisme ne passe plus par le rêve de l'élection d'un John Kerry, mais par elle-même. L'Amérique a fait, mardi 2 novembre, un triomphe à George W. Bush ; la conclusion est : l'Europe doit se renforcer. Elle ne doit plus perdre de temps. D'ailleurs, une belle occasion en était donnée par le sommet européen dès les jeudi 4 et vendredi 5 novembre, à Bruxelles. Tous les chefs d'Etat et de gouvernement des Vingt-Cinq étaient là. On attendait une réponse, un élan, un sursaut.

"PYGMÉE"

Lequel ? Comment ? Mais on connaît depuis des lustres la réponse à ces questions. Elle tient en deux points. Un, il faut à l'Europe de la force pour ne plus être traitée, non sans logique, de "Pygmée" par les néoconservateurs américains. Il faut, en conséquence, passer à la vitesse supérieure pour bâtir l'Europe de la défense et, ce qui va avec, une industrie de la défense.

Deux, il faut que l'Europe sorte de sa langueur économique. Elle doit retrouver une dynamique qui élève de 1,5 point sa croissance annuelle dite " tendancielle" (celle constatée en moyenne, au-delà des hauts et des bas de la conjoncture) pour la ramener au niveau américain. Il s'agit, en gros, de la remonter de 1,5 % à 3 %.

L'occasion de ce Conseil européen était la bienvenue. D'autant que nos 25 grands responsables avaient sous les yeux un rapport de mi-parcours sur "la stratégie de Lisbonne" élaboré par l'ancien premier ministre des Pays-Bas (un social-démocrate), Wim Kok.

De quoi s'agit-il ? Mais justement des moyens de combler le fossé économique creusé avec les Etats-Unis. La stratégie de Lisbonne avait été adoptée en mars 2000 par les gouvernements des Quinze dans la capitale portugaise. Elle vise à faire de l'Union, d'ici à 2010, " l'économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde, capable d'une croissance durable accompagnée d'une amélioration quantitative et qualitative de l'emploi et d'une plus grande cohésion sociale, dans le respect de l'environnement".

La trop ambitieuse expression "la plus compétitive" fait sourire, mais il faut se souvenir du contexte : en 2000, l'Europe venait fièrement de passer à l'euro, tandis que la "bulle spéculative" éclatait aux Etats-Unis. On pensait alors que l'économie européenne allait devenir la locomotive mondiale.

ABSENCE D'ACTION POLITIQUE

Euphorie bien lointaine. Le rapport Kok conclut que les objectifs de Lisbonne seront loin d'être atteints. Les efforts ont été " médiocres" et les résultats sont " décevants". " L'Union et ses Etats membres ont ralenti le mouvement" au lieu d'accélérer. Le déficit de croissance est passé de 1,5 point à 2,5 points en 2003 et en 2004. L'écart sur la variable-clé, les gains de productivité, s'accroît encore. "Non seulement l'Europe ne rattrape pas les Etats-Unis, mais elle perd encore du terrain", analyse le Center for Economic Reform (CER). La cause ? "L'absence d'action politique a posé un problème majeur", écrit Wim Kok en termes diplomatiques.

Tout n'est pas noir. Le Danemark, la Suède et la Finlande ont une économie vaillante qui dépasse l'américaine en matière d'innovation comme d'emploi. L'Irlande est consacrée bon élève de la productivité. A l'inverse, l'Italie de Silvio Berlusconi obtient le bonnet d'âne en de nombreux domaines (croissance, innovation...). L'Europe, dans son ensemble, améliore un peu son taux d'emploi (la proportion de la population au travail). Mais tout cela pèse peu en comparaison de la lourde colonne des manquements. Seuls les pays scandinaves ont remonté leurs dépenses de recherche-développement au niveau de l'objectif de Lisbonne (3 %). Leurs entreprises sont les seules à investir plus de 2 % du PIB ; les autres pays investissent en 2003 moins qu'en 1999 : drôle de manière de préparer l'avenir. La formation dans les domaines des hautes technologies est insuffisante. Les transpositions des directives de Bruxelles sur le marché unique tardent toujours. Le Parti populaire européen (PPE), majoritaire au Parlement de Strasbourg, résume en termes moins diplomatiques : " Le rapport Kok est un constat de faillite."

TROP CECI, TROP CELA

Faillite européenne, triomphe de Bush : lesdits responsables politiques allaient sûrement se ressaisir, faire amende honorable et réagir. Ils étaient tous là à Bruxelles...

Le résultat a été pitoyable. A la hauteur de leurs exploits de faillis, les chefs d'Etat et de gouvernement n'ont pas parlé de se retrousser les manches pour se donner, enfin, les moyens d'atteindre les objectifs, mais ont remis en question ces mêmes objectifs : trop ceci, trop cela, trop nombreux... Chacun y est allé de sa contribution bavarde.

L'ÉTAU

Et, manière de se donner des raisons de repousser encore les décisions, de ressusciter le clivage entre sensibilité sociale (France, Allemagne, Espagne) et libérale (Grande-Bretagne), et entre organisation fédérale (Bruxelles aurait le droit de contrôle) ou nationale (chacun reste maître). Sans mauvaise allusion, cette Europe est en état de mort cérébrale, et les politiques se disputent sur le contenu du certificat de décès...

Rappelons qu'il s'agit d'abord, et essentiellement, de hausser le niveau de recherche-développement, de retenir les scientifiques qui partent aux Etats-Unis, de stimuler les industries des TIC (télécoms, informatique et communications). Du PDG portugais à l'ouvrier polonais, tout le monde est d'accord pour considérer que ces investissements sont la seule et unique manière de conserver un espace dans l'étau formé, en haut de gamme, par les Etats-Unis et, en bas, par les pays d'Asie. Tout le monde..., sauf nos hommes politiques.

Eric Le Boucher