"Etat d'urgence" dans les territoires palestiniens

Le Monde

02.10.04

L'armée israélienne, censée se retirer de la bande de Gaza à l'automne 2005, a établi une "zone de sécurité" de 6 à 9 km de large dans le nord de ce territoire, rappelant celle qu'elle occupa dans le sud du Liban pendant 18 ans. Si les responsables israéliens hésitent à recourir au terme de "libanisation" du conflit israélo-palestinien dans la bande de Gaza, le spectre de l'enlisement de Tsahal au Liban entre juin 1982 et mai 2000 est évoqué fréquemment par les commentateurs.

Le dirigeant Yasser Arafat a exhorté samedi 2 octobre le "monde à agir immédiatement et rapidement" en vue de stopper l'opération "criminelle et raciste" menée par l'armée israélienne. M. Arafat a lancé cet appel à Ramallah, en Cisjordanie, à l'issue d'une réunion du cabinet palestinien, qui a décrété "l'état d'urgence" dans l'ensemble des territoires.

"Le cabinet a décrété l'état d'urgence sur l'ensemble des territoires palestiniens afin de venir en aide à la population de la bande de Gaza, victime d'horribles crimes commis par l'armée israélienne", affirme le gouvernement palestinien dans un communiqué.

De son côté, le premier ministre palestinien Ahmed Qoreï a indirectement appelé à un arrêt des tirs de roquettes palestiniennes sur Israël dans l'"intérêt du peuple palestinien". "J'appelle les organisations palestiniennes à agir conformément aux intérêts supérieurs du peuple palestinien et à ne pas donner de prétextes à Israël de poursuivre son agression contre le peuple palestinien", a déclaré M. Qoreï.

LA PROPOSITION DU HAMAS

Onze Palestiniens ont été tués depuis vendredi 1er octobre, portant à 56 le nombre de morts depuis le lancement mardi soir de l'opération israélienne, "Jours de pénitence", dans le nord de la bande de Gaza, alors que l'état d'urgence a été décrété dans les territoires palestiniens. En signe de deuil, une grève générale des commerces a été massivement suivie samedi en Cisjordanie et dans la bande de Gaza.

Sur le terrain, deux membres du Hamas ont été tués dans un raid ciblé d'hélicoptère israélien à Gaza. Sept autres palestiniens ont été blessés dans cette attaque, selon des sources sécuritaires et hospitalières palestiniennes.

Quatre membres d'un commando palestinien qui avaient réussi à s'infiltrer en territoire israélien à partir de la bande de Gaza ont été tués samedi matin par des soldats israéliens. Cette opération a été revendiquée conjointement par les Brigades des martyrs d'Al-Aqsa (groupe armé lié au Fatah, le mouvement de M. Arafat) et les Brigades Ezzedine Al-Qassam, la branche armée du Hamas.

Dans le secteur de Jabaliya, au nord de Gaza, quatre Palestiniens ont été tués, et huit autres blessés, dont quatre grièvement. Un autre Palestinien a été tué samedi à l'aube, à Rafah dans le sud de la bande de Gaza.

Depuis le lancement mardi soir "Jours de pénitence" menée par l'armée israélienne pour tenter de mettre fin aux tirs de roquettes sur le territoire israélien, 56 Palestiniens ont été tués. Ces décès portent à 4 411 le nombre de personnes tuées depuis le début de l'Intifada, fin septembre 2000, dont 3 387 Palestiniens et 953 Israéliens.

Du côté israélien, deux soldats et une femme habitant dans une colonie de la bande de Gaza ont trouvé la mort tandis que deux enfants ont péri à la suite de l'explosion d'une roquette tombée sur la ville de Sdérot, dans le sud d'Israël.

Lors d'une conférence de presse à Jabaliya, des membres de la branche armée du Hamas ont proclamé samedi leur intention de continuer à tirer des roquettes sur le territoire israélien, menaçant de s'en prendre à la ville côtière d'Ashkelon. Mais un dirigeant du Hamas, Ismaïl Haniyé, a affirmé que son mouvement était prêt à cesser se tirs de roquettes si l'armée israélienne mettait fin à "son incursion agressive et son occupation dans le nord de la bande de Gaza".

Israël va par ailleurs adresser une vive protestation au secrétaire général de l'ONU Kofi Annan, son armée disposant d'un film montrant une ambulance de l'ONU transportant des activistes palestiniens équipés d'un lanceur de roquette, a rapporté samedi la radio militaire. Tsahal, a confirmé qu'un de ses appareils sans pilote avait pris ces images vendredi soir dans le secteur de Jabaliya.

LA CRAINTE D'UNE "LIBANISATION" DU CONFLIT

L'armée israélienne, censée se retirer de la bande de Gaza à l'automne 2005, a établi une "zone de sécurité" de 6 à 9 km de large dans le nord de ce territoire, rappelant celle qu'elle occupa dans le sud du Liban pendant 18 ans. Objectif avoué de ces deux "zones" : empêcher les tirs de roquettes contre les villes israéliennes frontalières, comme celle de Sdérot, dans le sud d'Israël, où deux enfants ont été tués mercredi soir.

Dans la bande de Gaza, les militaires israéliens espèrent réussir à suffisamment éloigner les lanceurs de roquettes Qassam fabriquées par les islamistes du Hamas. "Nous aplanissons le terrain et nous en prenons le contrôle afin d'empêcher ceux qui tirent des roquettes contre nos villes d'opérer", a indiqué un haut responsable de la sécurité auprès du premier ministre Ariel Sharon.

Ce responsable, qui au terme de "zone de sécurité" préfère celui de "zone tampon", a indiqué qu'elle était large d'environ six kilomètres par endroits, mais pouvait atteindre par d'autres jusqu'à neuf kilomètres, portée estimée des roquettes du Hamas. Il admet que le conflit entre Israël et les Palestiniens "ressemble de plus en plus à une guérilla et évoque par certains aspects la situation qui prévalait au Liban" durant les 18 ans d'occupation israélienne de la région sud de ce pays.

D'ailleurs, même si les responsables israéliens hésitent à recourir au terme de "libanisation" du conflit israélo-palestinien dans la bande de Gaza, le spectre de l'enlisement de l'armée israélienne au Liban entre juin 1982 et mai 2000 est évoqué fréquemment par les commentateurs dans le contexte du conflit avec les Palestiniens.

"C'est une opération qui prendra du temps", avait d'ailleurs prévenu vendredi le ministre israélien de la défense Shaoul Mofaz à des journalistes dans une base de l'armée à Nahal Oz, à la lisière de la bande de Gaza.

Au Liban sud, il s'agissait pour Israël d'éloigner les lanceurs de roquettes Katiouchas, "les orgues de Staline" de fabrication soviétique, utilisées par les chiites pro-iraniens de Hezbollah contre les villes frontalières israéliennes de Kyriat Chmona et Metoula.

Jusqu'en mai 2000, date du retrait de cette "zone de sécurité" au Liban, décidée par le premier ministre israélien de l'époque Ehud Barak, cette occupation avait suscité la réprobation internationale tandis que son efficacité avait été loin de faire l'unanimité en Israël, les tirs de Katiouchas n'ayant jamais cessé.

Pour des commentateurs israéliens, c'est en s'inspirant de la ténacité du Hezbollah au Liban sud que le chef de l'Autorité palestinienne Yasser Arafat avait résisté à la signature d'un accord avec Israël à l'été 2000. La deuxième Intifada devait éclater fin septembre de la même année. C'est ce même Hezbollah qui a aidé les combattants du Hamas à Gaza à mettre au point les roquettes "Qassam".

Selon la presse israélienne du week-end, le premier ministre Ariel Sharon, d'ailleurs instigateur de la guerre au Liban et de la fameuse "zone de sécurité" dans le sud de ce pays, souhaitait une action beaucoup plus musclée après la mort de ces deux enfants, mais les militaires l'en ont dissuadé.

UNE RIPOSTE "DISPROPORTIONNÉE"

A Washington, un porte-parole de la Maison Blanche a déclaré qu'"Israël a le droit de se défendre" et a exhorté Israéliens et Palestiniens à "se reconcentrer sur le progrès de la "feuille de route"".

L'Union européenne, dont la présidence est assurée par les Pays-Bas, a de son côté qualifé la risposte d'Israël de "disproportionnée". "Israël a le droit de protéger ses citoyens des attaques terroristes (...) mais l'exercice de ce droit doit se faire dans les limites du droit international", a déclaré Bernard Bot, ministre néerlandais des affaires étrangères dans un communiqué.

Certains commentateurs et reponsables israéliens s'interrogent sur la pertinence de cette stratégie. Le ministre israélien de la justice, Yosef Lapid, a affirmé que l'offensive ne permettrait pas de faire cesser les attaques à la roquette contre Israël.

"Il devrait y avoir un équilibre entre ce qui peut être fait et ce qui doit être fait", a-t-il déclaré vendredi à la télévision israélienne. "Nous ne devons pas tromper les habitants de Sderot parce que nous n'avons actuellement pas les moyens de mettre définitivement fin aux tirs de roquettes Kassam".