En Tchétchénie, Poutine n'a plus de porte de sortie

Par Judith RUEFF

Quatre questions à Lilia Chevtsova, analyste politique à la Carnegie Foundation de Moscou.

Où en est le pouvoir de Vladimir Poutine après la prise d'otages de Beslan?
La crise de Beslan laisse le président russe en position de faiblesse. Sa cote de popularité va très certainement baisser, sans doute de plus de 5%. Ensuite, comme cet homme politique intelligent s'en rend compte lui-même, il est enfermé dans un piège en Tchétchénie et dans le Caucase du Nord. Il n'a plus aucune solution en vue et sa marge de manuvre se rétrécit. L'option militaire ne donne aucun résultat positif, il ne trouve personne avec qui négocier et il exclut toute solution politique. C'est un cercle vicieux. Objectivement, ses positions sont affaiblies, peut-être pas dans l'immédiat mais si la situation actuelle perdure en Russie, le temps joue contre lui.

Dans la presse ou à la Douma, les critiques contre le président se multiplient. Serait -il menacé?
Les langues commencent déjà à se délier. Dans la rue, dans le métro, dans les magasins, on commence à se plaindre à haute voix de l'insécurité dans le pays. Et les gens en rendent Poutine responsable. L'éviction du rédacteur en chef du quotidien «Izvestia» est d'ailleurs le signe qu'il ne veut tolérer aucune de ces critiques. Les Russes ont élu Poutine en mars 2000 pour qu'il ramène la stabilité. S'il ne le fait pas, la population ne le soutiendra plus. Après deux semaines de violence ininterrompue, les gens commencent à se dire qu'il a échoué et que c'était une erreur de voter pour lui. Mais on ne peut pas pour autant parler de crise politique profonde. Poutine tient toujours les leviers du pouvoir, il a encore beaucoup d'influence. Il reste le seul leader dans le désert politique russe et les Russes ont peur de prendre leurs distances. Personnellement, le déclin du pouvoir de Poutine ne me semble pas rassurant, car il risque d'entraîner une déstabilisation encore plus grande de la société . La situation est donc extrêmement complexe.

Les «ministères de force» (services spéciaux, police, armée) qui ont porté l'ancien officier du KGB au pouvoir approuvent-ils toujours sa politique?
Au sein des organes de sécurité, il semble qu'une majorité le soutient toujours, simplement parce qu'il est l'un des leurs. Mais le président ne dispose pas pour autant d'un soutien inconditionnel, unanime, de ses anciens collègues. Certains ne le trouvent pas assez dur et regrettent qu'il ne soit pas un dictateur. Après Beslan, Poutine affronte de très fortes pressions de la part des forces de sécurité, y compris de celles qui lui sont fidèles, pour qu'il fasse tomber les têtes dans les services spéciaux. Or le président déteste se débarrasser des gens, surtout de «ses» gens, mais il ne pourra éviter de sacrifier quelques responsables plus ou moins importants au sein des organes de sécurité. Le problème, c'est que ces évictions donneront peut-être l'impression que tout va désormais mieux alors que la racine du mal est bien plus profonde. Il ne s'agit pas seulement de défaillance des forces de maintien de l'ordre mais de chaos social et économique. A l'heure actuelle, Poutine ne peut pas quitter la Tchétchénie. S'il le faisait, aucune puissance occidentale ne viendrait le remplacer.

Que peut faire Poutine pour sortir de cette impasse?
Aujourd'hui, il n'a plus de porte de sortie. Il va très probablement continuer la stratégie menée jusqu'à présent: attaquer les rebelles tchétchènes quand il le pourra et s'appuyer sur des leaders locaux pro-russes, comme le nouveau président élu en Tchétchénie il y a dix jours. De son côté, la nouvelle génération d'indépendantistes tchétchènes va continuer sa dérive terroriste.