Par Armelle THORAVAL
mardi 07 septembre 2004
Akhmet Zakaïev, ancien ministre de la culture en Tchétchénie, après avoir l'un des seuls interlocuteurs admis par Moscou à la table des négociations avec la Tchétchénie, est aujourd'hui réclamé par les Russes en tant que «terroriste». Principal représentant d'Aslan Maskhadov, le leader indépendantiste tchétchène et président éphémère de la Tchétchénie, Zakaiev a obtenu le statut de réfugié en Grande-Bretagne et vit à Londres. Il dénonce l'écran de fumée qu'ont été les apparentes négociations menées par Moscou.
Vous avez été contacté, pour
intervenir dans le drame de Beslan. Par qui, comment et pourquoi?
Avant
de vous répondre, je veux dire que le Président Maskhadov et l'ensemble de son
équipe condamnent absolument cet acte horrible. Dès que la nouvelle a été
connue, il a fait savoir qu'il souhaitait la libération immédiate des otages et
des enfants, sans la moindre condition. Quand on songe au nombre de morts et de
deuils en Tchétchénie, qui ont touché des familles, des voisins, des parents
durant dix ans, dans d'horribles conditions, comment peut-on tolérer ce genre
d'acte?
Pour revenir à votre question, dans l'après-midi du 1er septembre, vers 14h00, j'ai reçu un appel de Rouslan Aouchev, l'ancien président de l'Ingouchie. Il m'a indiqué que le président de l'Ossétie du Nord, Alexandre Dzassokhov, voulait me parler. Avant même de l'avoir au téléphone, j'ai vu les premières images de la BBC, et j'ai compris que Rouslan Aouchev était entré dans l'école et avait obtenu la libération de 26 otages. Le président ossète me demandait d'intervenir et de solliciter Maskhadov. J'ai demandé à Rouslan Aouchev ce qui se passait exactement: il m'a répondu qu'il y avait plus de 1000 personnes dans l'école, que la situation était horrible et qu'il avait parlé aux terroristes. Je lui ai alors demandé pourquoi il m'appelait: «Parce que les hommes du commando exigent que Vladimir Poutine prennent immédiatement un décret sur le retrait de s troupes russes de Tchétchénie», m'a-t-il répondu. Voilà pourquoi il m'appelait à la rescousse. Je lui ai indiqué que nous allions faire tout ce qui était possible.
Il m'a assuré que des négociations étaient conduites, que tout serait fait pour éviter le bain de sang. Je lui ai indiqué que j'allais contacter Maskhadov et que nous ferions n'importe quoi pour résoudre le conflit. Le lendemain matin, le 2 septembre, Maskhadov m'a donné l'autorisation d'aller à Beslan pour négocier avec les terroristes. Il m'a indiqué vouloir s'y rendre personnellement. Le 3 septembre à 9 h OO du matin, j'en ai informé le président d'Ossétie du Nord: celui-ci m'a interrogé sur les garanties que nous souhaitions pour nous-mêmes. Je lui ai répondu que je n'en avais pas besoin mais qu'elles étaient nécessaires pour Maskhadov. Le président ossète était en contact avec les plus hautes autorités russes, et il semblait que des négociations étaient en cours. Dzassokhov m'a dit qu'il me rappelait dans deux heures, le temps d'organi ser la concertation logistique avec les autorités russes. Près d'une heure et demie après, j'ai regardé de nouveau la BBC et vu la tragédie se dérouler. Nos efforts étaient inutiles
Selon
vous, est-ce que Moscou a véritablement eu l'intention de trouver une issue
négociée ?
Les autorités russes n'ont cessé de mentir. Quand Rouslan
Aouchev sort de l'école, il sait qu'il y a plus de 1000 personnes: Moscou en
annonce 325. Quand Aouchev sort de l'école, il a en mains une revendication
concernant la Tchétchénie, même s'il n'évalue pas bien qui sont les preneurs
d'otages: Moscou évoque une improbable demande de libération de prisonniers
ingouches. Nous avons tous les moyens de connaître la réalité des choses quand
Aouchev quitte l'école, et les Russes sont informés. Pourtant la version
officelle ment sur le nombre d'otages, et ment sur les exigences.
Le
fait que des explosions aient pris au dépourvu les forces russes vous paraît-il
crédible? Poutine peut-il avoir été débordé par l'armée?
Absolument
pas. Le président russe était préparé dès le début au scénario d'intervention
par la force. J'ai commencé à m'inquiéter quand il a fait appel au Conseil de
sécurité de l'ONU: Poutine n'a jamais voulu que les Nations unies se mêlent du
conflit en Tchétchénie, une «affaire interne». S'il l'a fait, c'est pour
obtenir l'appui occidental, avant de lancer l'assaut. Vladimir Poutine a
toujours refusé que le Conseil de sécurité des nations unies se mêle du conflit
tchétchène, en estimant qu'il s'agissait d'une affaire interne. Cette fois, il
a demandé son appui. Pourquoi? Parce qu'il avait besoin de son soutien, parce
qu'il avait déjà décidé de lancer l'assaut, parce qu'il avait besoin de braquer
la lumière sur le danger terroriste. Personne n'a souligné qu'au moment de
l'assaut, le président ossète, convaincu, lui, que la négociation était
possible, avait demandé à voir les parents de tous ces enfants et à les
rencontrer au Palais de la culture, pour faire le point sur les discussions.
Par aille urs Rouslan Aouchev, lors de la bataille, a été contacté, il me l'a
raconté, par les preneurs d'otage. Ils lui ont demandé: «Qu'est-ce qui se
passe, qu'est-ce qui se passe? Nous vous avions dit que nous n'allions pas
détruire l'école». Enfin, les preneurs d'otage avaient accepté que deux
véhicules du ministère des Situations d'urgence, avec leurs fonctionnaires,
pénètrent dans l'école pour prendre les corps d'hommes tués dès le début. Selon
Rouslan Aouchev, ces fonctionnaires ont été remplacés par les hommes des
Spetznaz, les forces d'élite russesEnfin, les Russes ont installé semble-t-il
deux quartiers géénraux, le premier, écran de fumée, lieu de négociation, le
second, centre opérationnel.
Qui sont les preneurs d'otages?
Je
n'en sais, là encore, que ce que Aouchev m'a dit : il m'a dit qu'il y avait des
ingouches, des ossètes, et même des russes et probablement des tchétchénes.
Mais aucun de ces hommes n'est en rapport avec Mazkhadov. Cet acte est une
tragédie, et une catastrophe politique pour le futur de la Tchétchénie mais
aussi de la Russie. La situation dans cette région du Caucase -entre le
Daghestan, l'Ossétie du nord, les Russes- devient de plus en plus complexe. Cet
acte doit être interprété aussi comme une contestation de la politique de
Poutine et pas du tout comme un soutien à la cause tchétchène. Car le président
russe Poutine a besoin, plus que n'importe qui, de tels terroristes, alors que
de nombreux Russes sont ses opposants. Cela lui permet de prendre part à la
grande guerre internationale contre le terrorisme, de faire oublier ses crimes
de guerre en Tchétchénie. Rappelez-vous, sa première réaction après
l'écroulement des Twin Towers, après le 11 septembre 2001, a été de dire que
c'était le signe d'un développement du terrorisme international, en y incluant
la Tchétchénie. C'est de la propagande. Pour notre part, nous avons toujours
revendiqué le fait que la question tchétchène était locale, et ne devait avoir
aucun lien avec des fondamentalistes ou des extrémistes ni s'éla rgir au
Caucase.
La cause tchétchène paraît durablement empoisonnée par ces
atrocités. Vous voyez un moyen d'éviter l'escalade?
Ma conviction,
hélas, est que ni les autorités russes, ni les Tchétchènes ne sont assez forts
pour sortir de cette spirale. Il faut impérativement une intervention
extérieure.Tous ces pays du Caucase sont une part de l'Europe. L'Union
européenne devrait intervenir, et pourrait en quelques jours obliger un certain
nombre d'acteurs à discuter. Les Européens se trompent: ils sont persuadés
qu'ils ont besoin de la Russie, à cause de ses ressources énergétiques et de son
pétrole. Et que Poutine n'a pas besoin d'eux. C'est faux. Le président russe
a besoin des Européens. Mais les leaders de l'Union européenne ne le
comprennent pas.