En Ossétie, un bilan lourd de soupçons

Alors que le nombre de morts s'élevait hier à 335, les circonstances de l'assaut de l'école demeurent floues. Reportage à Beslan.

Par Lorraine MILLOT

Liberation

lundi 06 septembre 2004

T rois jours après l'assaut de l'école de Beslan qui a tourné vendredi à la tuerie de masse, aucune lumière n'a été faite par les autorités russes sur les circonstances de ce dénouement, laissant la place à tous les soupçons.

Combien de morts ?

Le dernier bilan officiel donné dimanche par les autorités russes est de 335 morts et 435 blessés hospitalisés. Soit presque autant de morts que le nombre total d'otages que les autorités avaient annoncé se trouver dans l'école. Vendredi matin encore, elles donnaient pour nombre officiel d'otages retenus dans l'école le chiffre étonnamment précis de 354. C'est dire si on ne peut faire la moindre confiance aux déclarations des autorités russes. D'après les estimations des habitants, les otages ­ enfants, enseignants, parents et grands-parents qui s'étaient réunis mercredi pour la traditionnelle cérémonie de rentrée des classes ­ étaient sans doute un millier. D'après les estimations des secouristes sur les corps retirés des décombres et les blessés qui sont décédés à l'hôpital, le nombre réel de morts pourrait approcher les 600. Les Spetznaz, forces d'élite du FSB, ont aussi annoncé «plus de dix morts» dans leurs rangs.

Qu'est-ce qui a provoqué l'assaut ?

La version officielle reste que l'assaut a été déclenché de façon «imprévue» par deux explosions au moment où il avait été convenu avec les terroristes que des secouristes viennent récupérer des cadavres. L'insistance même avec laquelle les autorités russes répètent que l'assaut était «imprévu», «non préparé», «fortuit» ou «accidentel», ce qui n'est pas glorieux pour des forces qui auraient dû, deux jours après la prise d'otages, être prêtes à tout, oblige toutefois à envisager que l'assaut ait aussi bien pu être déclenché par les Spetznaz eux-mêmes, profitant de l'envoi de faux secouristes pour lancer une charge qui ouvre un passage aux otages.

Poutine lui-même, dans sa furtive visi te de nuit à Beslan samedi à l'aube, a été montré par la télévision d'Etat, demandant à un responsable de l'opération : «C'était inattendu ?» «Oui, nous préparions des négociations», lui répond l'officier, expliquant que les deux premières explosions étaient accidentelles. Ces deux premières explosions, audibles dans toute la ville, étaient pourtant de très fortes détonations, coup sur coup, et certainement pas une petite bombe tombée des mains des terroristes par inadvertance, comme l'ont rapporté certains médias russes. Un otage présent dans le gymnase a dit avoir entendu une explosion venant du côté de la cour. D'autres otages ont raconté comment le plafond a explosé. Volodia, 15 ans : «Il y avait des explosifs au plafond. Et, à 13 heures, le plafond a tout simplement explosé. Je n'ai pas compris pourquoi.» Selon les survivants, les Spetznaz ont aussi surgi très vite, aidant les enfants à sortir.

Il est sûr que les autorités préparaient un assaut et qu'elles n'avaient pas l'intention de négocier sérieusement avec les terroristes quoi qu'elles aient dit. Il reste toutefois possible que les terroristes aient senti que les Spetznaz préparaient l'assaut et qu'ils aient voulu l'anticiper, provoquant un bain de sang pour montrer la cruauté des autorités russes.

Pourquoi tant de morts ?

Après les deux fortes explosions de départ, beaucoup d'otages ont essayé de s'enfuir dans la plus grande panique. Les terroristes ont ouvert le feu sur les fuyards, en blessant certains par balle dans le dos ou aux jambes. Dans le gymnase, le toit s'est effondré, provoquant un incendie qui a brûlé beaucoup de corps. Des terroristes se sont emparés d'un groupe d'otages, une cinquantaine peut-être, et se sont barricadés avec eux dans la cantine, plaçant les enfants près des fenêtres pour se protéger des tirs. «A la cantine, c'était une horreur, je ne sais pas qui tirait sur qui. Seuls ont survécu ceux qui ont pu se cacher sous les fours», a témoigné Zalina, une des rares survivantes de cet e nfer.

Les combats avec les Spetznaz se sont ensuite prolongés pendant des heures parce que les terroristes s'étaient barricadés dans différentes salles de l'école : on voit les impacts de balles et d'explosions dans de nombreuses classes. «A la fin, nous croyions qu'ils avaient encore des otages avec eux, c'est pour ça que ça a duré si longtemps», nous expliquait samedi un officiel. Alors qu'en fait il n'y avait plus que deux terroristes. L'état de l'école et les témoignages de secouristes font penser qu'au moins une centaine d'otages ont été tués dans le gymnase par l'effondrement du toit et l'incendie qui a suivi. Alors que le toit du gymnase a disparu, le plancher ne porte en revanche pas de traces d'explosion au sol, les murs sont pratiquement intacts, sauf un trou, vraisemblablement causé par les Spetznaz pour permettre aux enfants de sortir.

Combien de terroristes y avait-il dans l'école et qui étaient-ils ?

Là encore, le flou était toujours entretenu par les auto rités dimanche. «Trente-deux terroristes ont participé à la prise d'otages», a lancé dimanche le vice-procureur de la République, Sergueï Fridinski, assurant aussi que les corps de trente d'entre eux avaient été retrouvés. Les terroristes étaient «d'origines ethniques variées, incluant des Tchétchènes, des Ingouches, des Kazakhs, des Arabes et des Slaves», a poursuivi le vice-procureur. A la télévision, quelques corps de terroristes ont été montrés, une vingtaine au maximum. Vendredi soir, alors que l'assaut était déjà terminé, le chef du FSB en Ossétie du Nord, Valéri Andreïev, n'avait aussi fait état que de vingt terroristes tués, «dont dix Arabes et un Nègre». Les otages ont souvent donné aussi cette estimation de vingt terroristes environ, dont certains auraient parfois parlé une langue autre que le russe ou l'ossète.

Il est possible que pour expliquer le carnage et le temps mis par les Spetznaz à maîtriser les terroristes, les autorités aient tendance à grossir leur nombre. Le seul point qui semble sûr est que le commando se voulait «protchétchène», il aurait demandé le retrait des troupes russes de Tchétchénie. Mais il est évident que le commando visait aussi à rallumer la guerre entre Ingouches et Ossètes, deux peuples voisins qui s'étaient brièvement affrontés en 1992. Selon le FSB, le chef du commando aurait été un Ingouche, né à Grozny, Magomed Evloiev, donné dimanche pour mort dans l'assaut après avoir d'abord été déclaré en fuite. La peur d'un nouveau conflit entre Ossètes et Ingouches explique que les autorités aient pris grand soin à souligner la «variété ethnique» du commando. Celle-ci conforte aussi leur thèse d'une Russie confrontée à un problème de «terrorisme international».

Comment expliquer l'inefficacité des forces russes ?

La corruption qui sévit parmi les forces de police russes peut facilement expliquer que les terroristes aient réussi à passer les très nombreux postes de contrôle qui barrent les routes de toute la région, pour amener des grosses quantités d'armes jusqu'à Beslan. «Comprenez-nous, on touche des salaires de misère !», implorait ce week-end un policier de la route, réalisant qu'à force de ne contrôler les automobilistes que dans le seul objectif de toucher des pots-de-vin, de tels drames puissent survenir.

Lors du dénouement, les forces qui sont intervenues sont les Spetznaz du FSB, des troupes d'élites qu'on croyait jusqu'à présent plutôt bien entraînées. En renfort, sont intervenus des Omon, la troupe d'élite de la police, mais aussi des troupes de l'armée, qui ont même manoeuvré avec des chars. Et il est probable que cette multiplication de forces différentes ait contribué au chaos de l'assaut. «Au total, les forces russes étaient sans doute au moins 10 000 sur place», estimait hier l'expert militaire Pavel Felgenhauer, qui n'avait qu'une seule explication pour ce désastre : «Parce que c'est le bordel dans tout le pays.»