Les experts français du contre-terrorisme sont sceptiques face à l'opération en Ossétie du Nord.

Par Jean-Dominique MERCHET

Liberation

15 Septembre 2004

Les experts français du contre-terrorisme restent dubitatifs devant les méthodes russes. «Ils ne semblent pas dimensionnés pour gérer des opérations comme celle-là», estime l'un d'eux: «D'après les informations qui proviennent de là-bas, les Russes n'avaient pas vraiment préparé de plan d'assaut. Si c'est vrai, c'est vraiment choquant». Lors d'une prise d'otages, les groupes d'intervention occidentaux mènent en parallèle la négociation, «pour laisser des portes de sortie», et la préparation d'une «action de vive force», sur le modèle de ce qui a pu se produire dans l'école de Neuilly ou avec l'Airbus de Marignane (1994). Mais, précise un autre spécialiste, «il faut en permanence préparer des plans d'urgence, si l'affaire dégénère tout d'un coup», comme cela semble s'être passé en Ossétie du Nord. «C'est la pire des situations, puisqu'il faut intervenir à un moment et sur un compartiment de terrain que l'on n'a pas choisis.» Et, à cet égard, «le dispositif des Russes ne semblait pas prêt», estime-t-il.

«Problème culturel». Dans le contre-terrorisme, les Russes paraissent avoir des «capacités limitées»: «Ce n'est pas parce qu'on habille des commandos en tenue noire que l'on a des unités d'intervention» comparables au GIGN et au Raid ou au GSG-9 allemand. «C'est fondamentalement un problème culturel, estime un officier français. D'un côté, vous avez des machines de guerre qui ne font pas dans le détail. De l'autre, des forces à vocation policière dont le souci est d'abord de protéger les civils ­ en l'occurrence les otages.» Opinion que partage Eric Micheletti, spécialiste des forces spéciales et auteur d'un livre sur le GIGN (1) : «Cette opération ne relève pas du cafouillage. C'est la tactique russe, qu'on a vue à l'oeuvre à de nombreuses reprises, au théâtre de Moscou comme lors d'une prise d'otages dans un hôpital en Tchétchénie. Les forces russes ne travail lent pas à l'occidentale. Ils montent à l'assaut, comme des fantassins à Stalingrad et tant pis pour la casse.»

Tous les observateurs français sont cependant frappés par le caractère «massif» de la prise d'otages intervenue en Ossétie, tant au niveau du nombre de terroristes que de celui des otages. «Mieux vaut rester modeste, prévient un expert. Aucun pays d'Europe occidentale n'a jamais été confronté à une opération de cette ampleur.» A bord de l'Airbus de Marignane, il n'y avait, par exemple, que quatre terroristes , et non pas plusieurs dizaines dont certains apparemment bien décidés à se faire exploser... Après le drame du théâtre de Moscou, les milieux spécialisés français ont refait leurs calculs : sachant qu'il faut établir un rapport de 5 contre 1 pour lancer une opération de vive force, comment faire si une cinquantaine de terroristes prenaient en otages les spectateurs de l'Opéra de Paris ?

«Si les combats ont duré plusieurs heures, c'est parce que les terror istes étaient bien armés et retranchés, et qu'ils ne craignaient sans doute pas d'utiliser des boucliers humains», ajoute Eric Micheletti. «L'idéal, c'est de neutraliser les preneurs d'otages d'un seul coup et à distance, avec des tireurs d'élite», explique un officier. Lors d'une démonstration récente à la base de Satory, les gendarmes du GIGN ont réalisé un «tir simultané» sur douze cibles, détruites en une fraction de seconde. Mais, de l'entraînement à la pratique, il y a un monde, surtout face à des actions terroristes de l'ampleur de celle de Beslan.

(1) Le GIGN aujourd'hui, Histoire et Collections. A paraître fin septembre.