Bagdad: Sadr City se lève pour l'armée du Mahdi

L'offensive de la force multinationale et de la sécurité irakienne contre les partisans du chef chiite Moqtada al-Sadr se heurte à une forte résistance.

Par Didier FRANCOIS

Liberation

samedi 07 août 2004

Sadr City, envoyé spécial, vaste faubourg populaire de Bagdad, campe sur le pied de guerre. De lourdes volutes de fumée noire s'élèvent sur les carrefours. Toute la nuit de jeudi à vendredi, face aux blindés américains, les combattants de l'armée du Mehdi ont monté une garde vigilante, dormant par quarts, à même le sol, au coin d'une rue, sous l'auvent d'une échoppe. Dès l'aube, vendredi, les traits tirés par le sommeil, ils reprenaient le guet, serrés autour de leur émir, ravivant les brasiers, enflammant de vieux pneus, dérisoires barricades jetées en travers des avenues.

Dans le dédale des venelles jouxtant les axes principaux, les volontaires se pressent. Troupe de circonstance assemblée à la hâte. Chômeurs, manoeuvres, journaliers en guenilles, souvent nu-pieds, le visage ceint de leur keffieh, adolescents et vieillards ont répondu à l'exhortation des muezzins, prêts à faire barrage de leur corps aux forces de la coalition. Certains ne portent qu'un simple pistolet. Tous ont la volonté d'en découdre. Les partisans du jeune imam rebelle Moqtada al-Sadr montrent plus de courage que d'érudition militaire.

«Equipes d'assassins». «Les Américains ont une armée très puissante», reconnaît Abou Mountather, le chef d'une petite phalange embusquée non loin du carrefour 56, face aux chars qui protègent les bâtiments du conseil municipal. Ses hommes disposent, pour tout armement lourd, d'une poignée de roquettes. «Mais nous combattons avec notre coeur. Dieu est avec nous. Notre avenir est dans l'au-delà. Les Américains se battent avec le Diable et sont attachés à cette vie.» Stratégie que résume le bilan des affrontements de la veille : 19 tués et 111 blessés dans les rangs des insurgés, selon le ministère irakien de la Santé. Abou Mountather n'en a cure et ne veut relever que les succès de sa milice. «Si les Américains entrent plus avant dans notre quarti er, ils le payeront de leur sang. Mais nous voulons les contenir sur ces avenues, même si cela nous coûte cher, car le rôle de notre armée c'est de protéger la population de Sadr City, de défendre les civils, nos familles. Nous n'avons pas décidé de rompre la trêve signée au mois de juin par Moqtada al-Sadr. C'est l'occupant qui a déclenché les hostilités. Le quartier était calme. Nous avions établi une bonne coopération avec la police et les soldats de la garde nationale.»

Une opération des Forces spéciales américaines, menée jeudi en fin d'après-midi, semble avoir mis le feu aux poudres. Selon plusieurs témoignages, une colonne de blindés, survolée par des hélicoptères, a fait irruption dans le souk d'Al-Djamila. Derrière les soldats réguliers, deux véhicules tout-terrain Hyundai et Toyota sans plaque minéralogique, bourrés d'hommes armés, en pantalon de treillis, gilet pare-balles, et casquette sur le crâne. Le commando se serait attaqué à la voiture d'un haut responsable de la milice chiite, le sayed Hussein, dit «Abou Ali», bras droit du chef militaire de l'armée du Mehdi. Il a été abattu avec trois de ses gardes du corps au cours d'un bref échange de tirs. Sa fille, touchée par une balle en pleine tête, a été transportée à l'hôpital dans un état critique. «Les Américains comme les Israéliens en Palestine utilisent des équipes d'assassins pour liquider nos dirigeants», accusent les combattants, que l'incident a rendus extrêmement nerveux.

Depuis, des patrouilles d'hommes masqués sillonnent Sadr City à bord de Mercedes et de BMW, interceptant sans ménagement tout étranger au quartier avant de l'emmener manu militari devant un ayatollah, seul habilité à décider de son sort. «Nous devons prendre des précautions car les Américains nous recherchent pour nous assassiner et ils utilisent des espions», s'excuse le sayed Abou Moustapha, qui préfère ne pas utiliser son vrai nom. Cet ayatollah, très proche de Moqtada al-Sadr, est pourtant un des représentants officiels du che f rebelle à Bagdad. Il a renoncé à mener la grande prière du vendredi dans sa mosquée et se cache dans les bureaux d'une entreprise de transport. «Cette offensive est une décision coordonnée entre l'occupant et le gouvernement illégitime d'Iyad Allaoui. Ils disent vouloir en finir avec les milices, mais arment celles des partis kurdes et du mouvement d'Ahmed Chalabi, les brigades Al-Badr du Conseil suprême pour la révolution islamique et tous ceux qui acceptent d'être les valets de l'occupant», affirme-t-il.

«Insurrection». Le sayed Abou Moustapha poursuit : «Ils veulent détruire l'armée du Mehdi parce que nous défendons les pauvres, l'Irak et l'islam. Nous refusons de nous agenouiller pour les dollars des Américains. Nous exigeons la tenue d'élections libres. Mais nous n'avons pas rompu la trêve, n'avons pas encore appelé à l'insurrection générale. Les prochains jours seront déterminants. Si les Américains ne nous laissent le choix qu'entre l'honneur et la servitude, nous choisi rons l'honneur. Et ils apprendront ce que veut dire pour nous le sens du sacrifice.»