L'offensive de la coalition à Najaf contraint les chiites à choisir leur camp.

«Si nous étions unis, ce serait un second Vietnam en Irak»

Par Didier FRANCOIS

Liberation

jeudi 12 août 2004

Bagdad - Venue on ne sait d'où, la consigne se propage comme une traînée de poudre. En quelques minutes, tous les commerçants de l'avenue Djedida tirent leur rideau de fer. Personne ne peut vraiment dire si ce soudain couvre-feu a été imposé par le gouvernement dans le dessein d'isoler les combattants de l'Armée du Mehdi ou si l'ordre vient des miliciens chiites en représailles au blocus de leur bastion, Sadr City, par les troupes américaines. Mais chacun craint de faire les frais d'un affrontement qui semble inévitable et déborde désormais des faubourgs populaires de la capitale pour mordre sur les quartiers plus aisés de Bagdad.

Dilemme. Conséquence directe de l'assaut lancé par la coalition contre le jeune religieux rebelle Moqtada al-Sadr, retranché avec ses partisans dans les mausolées de Najaf, l'ensemble de la communauté chiite se voit contrainte de choisir son camp. Terrible dilemme pour les négociants de Bagdad-Djedida, secteur prospère de la capitale qui jouxte Sadr City. Assister les insurgés, c'est risquer la faillite. Soutenir l'occupant, c'est passer pour un traître. Les conséquences de ce choix seront, dans tous les cas, pénibles.

«Si les Américains pensent que nous aidons la résistance, nous allons nous faire arrêter. Si l'Armée du Mehdi croit que nous collaborons, nous allons nous faire tuer. Et s'ils se battent sur cette avenue qui mène à Sadr City, il y aura des dommages collatéraux, maisons détruites, vies perdues», résume Mohamed Ibrahim, le patron de la quincaillerie. Ce commerçant chiite de 40 ans n'apprécie guère la fougue guerrière des fidèles de Moqtada al-Sadr. «Une résistance armée ne peut pas l'emporter contre la puissance militaire des Américains, beaucoup de personnes seront tuées qui seraient plus utiles pour reconstruire le pays», estime Mohamed Ibrahim. Mais il dénonce l'attitude du «Premier ministre Iyad Allaoui qui a choisi d'utiliser la force contre Moqtada al-Sadr, comme Saddam Hussein lors de la révolte chiite de 1991. Une décision dictée par les Américains à qui il doit son poste. Mais tant que le gouvernement sera soutenu par l'occupant, nous n'y pourrons rien. Mieux vaut être patients et préparer l'unité des chiites pour les élections à venir. Tout le monde, ici, veut le départ de l'occupant. Nous ne divergeons que sur la méthode à employer. Et si nous étions unis, les Etats-Unis connaîtraient un second Vietnam en Irak».

Ligne rouge. Au pied de la mosquée Al-Samaraï, Mohamed Jassem, 24 ans, tient un petit bar guilleret qui ne sert que des jus de fruits frais. Il presse ses clients d'avaler leur dernier verre afin de pouvoir fermer. «Par solidarité avec les combattants de Sadr City et de Najaf, assure-t-il, car nous soutenons tous ceux qui résistent à l'occupation de l'Irak.» Comme la plupart des jeunes du quartier, Mohamed vient de changer d'allégeance. Jusqu'alors, son unique modèle était le vieil ayatollah Ali Sistani. Mais la plus haute autorité morale des chiites irakiens a choisi de partir se fair e soigner à Londres alors que les troupes américaines lançaient l'assaut sur les lieux saints de Najaf. «C'est pourtant lui qui avait dit, au début de l'année, que c'était la ligne rouge que l'occupant ne devait jamais franchir. Bien sûr, nous sommes des gens simples, nous ne pouvons pas juger les décisions d'un aussi grand savant en sciences islamiques. Mais son silence nous laisse perplexes. Moqtada n'a peut-être pas de connaissances aussi grandes que Sistani, mais il risque la mort pour défendre le mausolée de l'imam Ali. Je pense que si les Américains touchent à un seul de ses cheveux, alors tous les chiites d'Irak descendront dans la rue.»