Moyen-orient. Gilles Kepel, professeur à Sciences-Po et spécialiste du monde arabo-musulman:

«Al-Qaeda se pose en vengeur face à Sharon»

Par Christophe AYAD

Liberation

samedi 09 octobre 2004

Gilles Kepel, professeur à Sciences-Po Paris est notamment l'auteur de Fitna, guerre au coeur de l'islam (Gallimard), panorama d'un monde arabo-musulman en crise.

Que révèle cet attentat à propos de la stratégie d'Al-Qaeda ?

Quels qu'en soient les auteurs, cet attentat marque une étape importante dans la stratégie de l'islam radical jihadiste. Depuis la fin des années 90, on n'avait plus vu d'attentat majeur en Egypte. A tel point qu'Ayman al-Zawahiri avait théorisé dans son ouvrage Cavaliers sous la bannière du Prophète le choix de la lutte contre l'ennemi lointain ­ les Etats-Unis ­, car l'ennemi proche semblait trop fort et difficile à atteindre. Cet attentat a, de plus, une forte dimension symbolique. D'abord, il a lieu au coeur de la zone de sécurité qu'est le Sinaï, véritable réserve à touristes préservée jusqu'ici de tout attentat, à l'exception d'une attaq ue dans les années 80. Deuxièmement, Taba est le symbole des négociations entre Israël et l'Egypte. Enfin, l'attentat intervient à la veille du deuxième débat présidentiel aux Etats-Unis : les extrémistes montrent qu'ils sont capables de mettre le jihad au coeur du débat médiatique, même s'ils ne sont pas parvenus à mobiliser les sociétés civiles.

C'est la première fois qu'Al-Qaeda vise directement Israël...

Avant le 11 septembre, Ben Laden ne montrait pas beaucoup d'intérêt pour les Palestiniens. C'est Zawahiri qui a fait le lien entre le jihad en général et le jihad contre Israël. Dans son intervention télévisée du 7 octobre 2001, Ben Laden parle pour la première fois, du fond de sa grotte, des enfants palestiniens massacrés par l'armée israélienne. La seule opération visant directement des intérêts israéliens à ce jour était l'attentat de Mombassa, au Kenya. On peut ajouter, dans une moindre mesure, les attentats contre les synagogues de Djerba et d'Istanbul, et le cimetière juif de Casa blanca. Déjà, en pleine offensive contre Jénine en avril 2002, Al-Qaeda avait réagi en diffusant les testaments préenregistrés des kamikazes du 11 septembre: manière de s'affirmer comme le meilleur ennemi d'Israël. Mais en tuant des Israéliens en grand nombre, de surcroît pendant la fête de Soukoth, Al-Qaeda se pose en vengeur face à Sharon. L'attentat intervient à un moment d'intense frustration dans les opinions arabes, exaspérées par la meurtrière offensive israélienne à Gaza. Or, les Etats arabes ont été incapables d'y réagir, voire de faire passer une résolution à l'ONU. Al-Qaeda fait d'une pierre deux coups : elle rehausse sa popularité et expose au grand jour la faiblesse des régimes arabes.

Quels effets cet attentat peut-il avoir sur l'Egypte et le conflit israélo-palestinien ?

L'Egypte traverse une période difficile et incertaine. Le président Moubarak prépare son fils, Gamal, à la succession, un peu à la manière de la dynastie républicaine en Syrie. Or, une partie de l'establishme nt n'est pas satisfaite de cet accaparement du pouvoir. L'attentat ne peut que renforcer l'armée et l'appareil de sécurité dans la lutte pour la succession, face aux milieux d'affaires qui soutiennent Gamal Moubarak. Quant au conflit israélo-palestinien, l'attentat va accroître la pression sur l'équipe Bush, qui est déjà en train de réfléchir aux moyens de sortir de l'impasse dans la région. Le seul moyen d'échapper au chaos irakien est de mobiliser la société civile arabe contre le terrorisme. Mais ce n'est possible que si Washington reprend l'initiative sur le dossier israélo-palestinien et dégage des perspectives d'espoir. Or, le moins qu'on puisse dire, c'est que, depuis que Bush est au pouvoir, Washington a laissé la bride sur le cou à Sharon. Cet attentat va peser sur l'agenda moyen-oriental du futur président américain, quel qu'il soit.