Arafat : «Israël veut tuer tous les cadres palestiniens»

Enfermé dans son bureau de Ramallah, en Cisjordanie, où il est retenu par le blocus israélien, le président de l'Autorité palestinienne a reçu l'envoyé spécial du Figaro. Dans une longue interview, il revient sur la politique de Sharon et appelle l'Union européenne à jouer un rôle plus actif.

Depuis quinze mois que dure l?Intifada, les Palestiniens et les Israéliens se retrouvent au point zéro. Pourtant, à la fin de l?an 2000 après les discussions de Camp David ou de Taba, on avait pu espérer que la coexistence entre deux Etats, israélien et palestinien, serait enfin possible. Alors, comment sortir de l?impasse ?

Yasser ARAFAT. Les Palestiniens sont en position de faiblesse. Les Israéliens ont choisi la force. L?Amérique n?écoute pas. Pourquoi l?Union européenne ne tenterait-elle pas de prendre le relais ? Pourquoi n?essaierait-elle pas de ressusciter la négociation. Les Quinze sont une grande puissance. Ils ont des relations fortes avec les Etats-Unis. Ils ont une audience internationale qui va d?un bout du monde à l?autre, du Japon au Chili. Il faut que vous compreniez que la paix au Proche-Orient, ce n?est pas seulement l?affaire des Palestiniens. Ni celle d?Israël. Elle concerne l?ensemble du Proche-Orient et l?ensemble du monde. Comment l?Europe pourrait-elle se tenir à l?écart ? Historiquement, les liens entre le Vieux Continent et le Proche-Orient sont très anciens. Géographiquement, nous faisons partie du même voisinage, celui de la Méditerranée. Enfin, notre région est trois fois sainte : pour les juifs, les musulmans et les chrétiens. Alors, en agissant ou au contraire en choisissant de s?abstenir, c?est sa réputation que l?Europe joue ici.

Après des mois d?affrontement, un calme relatif était enfin revenu. Mais le 9 janvier le mouvement islamiste Hamas est allé tuer quatre soldats israéliens. Ce qui a entraîné les représailles israéliennes à Rafah dans la bande de Gaza où une cinquantaine de maisons ont été détruites et plusieurs dizaines de familles jetées à la rue. Que cherchait donc le Hamas ? A saboter vos efforts pour reprendre la négociation avec Israël ?

Yasser ARAFAT. L?attaque du Hamas n?avait rien de surprenant. Les Israéliens venaient d?assassiner leur chef, Abou Hannoud. Le Hamas s?est vengé. Et lundi les Israéliens ont recommencé. Ils ont tué Raed Karmi, un des chefs du Fatah, à Tulkarem. C?est une tactique systématique. Les Israéliens veulent tuer tous les cadres du peuple palestinien : les uns après les autres.

Sharon répond que ce sont ces mêmes cadres qui ordonnent de tuer des Israéliens.

Abou Hannoud était enfermé dans une prison palestinienne, à Naplouse. Mais les Israéliens ont envoyé leurs avions détruire la prison, comme toujours des chasseurs bombardiers F-15 et F-16. Il y a eu 13 policiers tués ainsi que plusieurs prisonniers. D?autres prisonniers se sont enfuis pour échapper aux bombes, dont Abou Hannoud. Autrement dit, les Israéliens ont liquidé Abou Hannoud parce qu?il avait survécu au bombardement. Pourquoi les Israéliens ont-ils bombardé Naplouse et d?autres prisons aussi ? Ils nous demandent d?arrêter ceux qu?ils accusent de terrorisme et ensuite ils viennent frapper les prisons.

Depuis l?échec de Camp David, en août de l?an 2000, les Israéliens ont peur. C?est à cause du terrorisme que Sharon a été élu. C?est à cause du terrorisme que l?opinion israélienne, tout en rêvant de la paix, approuve la sévérité des représailles de Sharon. L?Autorité palestinienne, disent les Israéliens, ne sera pas crédible tant que les terroristes poursuivront leur va-et-vient entre les prisons palestiniennes, quand Israël proteste trop fort, et le retour au foyer dès que la poussière retombe. Pour amener Sharon à la table de négociation, n?avez-vous pas intérêt à mettre hors d?état de nuire les extrémistes du Hamas et du Djihad islamique ?

Quand un gouvernement s?engage sur une politique, il ne peut jamais promettre 100 % de résultats. Tout ce qu?il peut promettre, c?est 100 % d?effort. Or c?est ce que nous faisons, nous mettons en prison les Palestiniens qui ont organisé ou participé à des attentats. Mais les Israéliens ne jouent pas franc jeu. Prenez l?exemple de l?intervention de leur armée à Rafah. Ils disent que c?était une riposte calculée à l?attaque du Hamas du 9 janvier. Mais, alors comment se fait-il que Ben Eliezer, le ministre de la Défense, n?ait signé l?ordre de destruction qu?après les destructions de maisons ? N?est-ce pas la preuve que l?armée israélienne sait qu?elle a toute liberté d?action. Même si elle commet des erreurs, elle sera toujours couverte par l?autorité politique.

Mais si vous neutralisiez le Hamas, vous priveriez Ariel Sharon de son meilleur argument.

Je vous ai dit que je fais de mon mieux. Mais les Israéliens ne font rien pour réduire la tension. De quel droit, m?empêchent-ils de sortir de Ramallah ? Et regardez comment ils traitent la population palestinienne. Tous ces barrages, tous ces contrôles, les gens obligés de marcher parce qu?ils ne sont pas autorisés à circuler en voiture, l?aéroport de Gaza détruit. Ce n?est pas ainsi qu?on peut créer une atmosphère favorable à la reprise des négociations.

Le chef de l?Etat israélien, le président Katsav, a proposé une trêve à la façon bédouine, la « houdna ». Vous avez accepté mais Sharon a refusé. Est-ce que ce genre de cessez-le-feu pourrait réussir là où tous les accords diplomatiques ont échoué ?

D?abord il n?y a pas que cette idée qui a été avancée. En Afrique du Sud un colloque vient de réunir, à l?initiative du président sud-africain M?Béki, des Palestiniens et des Israéliens comme le président de la Knesset Abraham Burg. Mais là aussi, Sharon a trouvé le moyen de critiquer. Alors peu importe que l?on parle d?une « houdna » ou d?une trêve diplomatique. Je vous le répète : il s?agit de créer une atmosphère de réconciliation. Nous connaissons bien Katsav. Il n?est pas le chef de l?armée israélienne. Tout au contraire, Katsav est le représentant moral du peuple israélien. J?apprécie son initiative qui est très importante et qui pourrait représenter un vrai progrès.

Quel serait le critère du succès ?

Nous ne voulons pas d?arrangements cosmétiques. Nous avons besoin d?une percée réelle. Notre problème avec Sharon, c?est qu?en réalité il ne veut pas d?accord. Il préfère le conflit car ainsi il bloque tout.

Après les attaques terroristes du 11 septembre, Sharon vous avait accusé d?être un autre Ben Laden. Depuis l?affaire du Karine A, ce navire chargé d?armes iraniennes arraisonné le 3 janvier en mer Rouge par les Israéliens, il dit que vous êtes un outil de Téhéran. Comme le Hezbollah en Iran ou le Djihad islamique à Gaza. Aux yeux de Sharon, c?est donc la preuve que vous êtes indigne de redevenir un partenaire politique. Quelle est votre réponse ?

Sharon oublie ce qu?a été mon attitude après le 11 septembre. J?ai été le premier responsable politique à condamner les actes terroristes de Ben Laden, le premier à adresser mes condoléances au président Bush. J?ai même donné mon sang pour venir en aide aux blessés du World Trade Center. Sharon oublie aussi que quand Ben Laden s?est posé en champion des Palestiniens, j?ai déclaré publiquement qu?il n?avait pas le droit de parler au nom de la Palestine. Enfin, Sharon oublie mes efforts en 1986 pour arrêter la guerre en Afghanistan. Alors que l?armée soviétique était encore là, j?avais proposé que l?ancien roi Zaher Shah revienne comme premier ministre à la tête d?un gouvernement de coalition qui aurait accordé 20 % des portefeuilles ministériels aux communistes et 80% aux autres groupes. Pourtant Sharon sait très bien par qui cet effort a été saboté.

Par les Américains ?

Je ne veux pas dire qui a détruit ce que j?essayais de faire. Mais je constate que Ben Laden était alors sous le contrôle des Américains.

Et vous, êtes-vous aujourd?hui sous le contrôle des Iraniens ?

Tenez, je vais vous lire cette dépêche du bureau de l?AFP à Téhéran. Le ministre iranien de la Défense déclare qu?il n?y aucune relation militaire entre l?Iran et l?Autorité palestinienne et qu?aucune organisation iranienne n?a envoyé d?armes à la Palestine. Il faudrait aussi que Le Figaro enquête sur le capitaine du bateau. Il avait été officier dans notre police maritime. Mais il a quitté la Palestine en novembre 1999 avec sa famille. Où est-il allé ? A Beyrouth, en Libye, en Syrie ? A-t-il été manipulé par Israël ? A mon tour de poser une question. Avant de saisir le bateau, pourquoi les Israéliens n?ont-ils pas attendu qu?il soit arrivé devant Gaza ?

Pourquoi ?

Parce que les Israéliens savaient parfaitement que ces armes n?étaient pas destinées à la Palestine.

A qui alors ? Au Hezbollah du Sud-Liban ?

Comment pourrais-je le savoir ? Au lieu de spéculer, mieux vaut s?en tenir à des questions simples. D?abord celle-ci : comment ces 80 tonnes de cargaison auraient-elles pu être déchargées ? Le port de Gaza, que des entreprises françaises et hollandaises étaient en train de terminer, a été entièrement détruit par les bombardements des F- 15 et des F- 16 israéliens.

On pouvait transférer les armes sur des canots qui les auraient amenées jusqu?à la plage. Au temps de la colonisation britannique, c?est ce que faisaient les forceurs de blocus pour équiper les combattants juifs.

A Gaza, ce n?est pas possible. La côte n?a qu?une longueur de 47 kilomètres et elle est sous la surveillance permanente de la marine israélienne. Jour et nuit, rien ne peut passer. Mais j?en reviens à mes questions simples. Voici la deuxième. Si le bateau n?avait pas été intercepté en mer Rouge, croyez-vous que les Egyptiens auraient accepté qu?une telle cargaison transite par le canal de Suez ? Croyez-vous qu?ils auraient fermé les yeux sur le passage de ces armes ?

Les organisateurs de l?opération sont quand même des gens proches de vous. Comment ne seriez-vous pas personnellement responsable ?

Ça, c?est ce que racontent les Israéliens. Nous avons mis sur pied une commission d?enquête militaire qui a commencé ses investigations. Elle est en train d?interroger celui des trois Palestiniens mis en cause par les Israéliens et qui se trouve ici. Les deux autres sont à l?étranger : nous allons essayer de les faire rentrer, sinon nous leur enverrons nos enquêteurs. Pour prouver ma bonne foi, j?ai invité les Européens à participer à l?enquête. Mais M. Solana, le coordonnateur de la politique étrangère des Quinze, a dit non. J?ai invité le général Zinni, l?émissaire américain. Il a dit non. Les Russes ont aussi refusé. Que voulez-vous que je fasse de plus ?

L?achat de cet arsenal n?était-il pas maladroit alors que vous ne cessez d?appeler à une solution négociée ?

Mais je vous répète que ces armes n?ont pas été commandées par la Palestine. Si j?en avais eu besoin, je les aurais achetées officiellement : à l?Amérique, comme le fait Israël, ou au président Chirac. C?est un faux procès que nous font les Israéliens. Le président Eltsine m?avait fait cadeau de cinquante blindés avec la bénédiction d?Israël. Il y a vingt ans, quand j?ai quitté Beyrouth sous la protection des soldats français, Sharon lui-même avait accepté que les Palestiniens emportent leurs armes. D?ailleurs, regardez l?officier qui est près de la porte. Il a un revolver à la ceinture et une kalachnikov à la main. Il n?a pas besoin de s?équiper chez les Iraniens.

Regrettez-vous d?avoir refusé l?offre d?Ehud Barak à Camp David en août de l?an 2000 ? Les Israéliens n?étaient jamais allés aussi loin. Ils se disaient prêts à vous rendre 95 % des territoires occupés et ils étaient disposés à un arrangement sur Jérusalem. Pourtant vous avez dit non.

Notre conversation porte sur l?actualité, pas sur les sujets d?hier. Votre question concerne une tout autre histoire. Mais vous écoutez trop la propagande israélienne. Rappelez-vous, il n?y a pas eu que Camp David. Il y a eu aussi des réunions très importantes à Paris, à Charm el-Cheikh et à Taba.

Si les Israéliens ont travesti le compte rendu des négociations, racontez donc ce qui s?est vraiment passé.

Commençons par Charm el-Cheikh. C?est là que, à la demande des Américains, on s?est entendu sur la création de la commission Mitchell dont le rapport reste toujours d?actualité. Auparavant, il y avait eu une réunion à Paris sous les auspices de Jacques Chirac. Avec les délégations israélienne et palestinienne, un certain nombre de choses avaient été conclues : sur le problème de la violence et sur le fond de la négociation. Elles devaient être confirmées à Charm el-Cheikh, cette fois en présence d?Hosni Moubarak, le président égyptien. Mais Ehud Barak s?est enfui avant la fin et il est rentré en Israël. A Taba aussi, nous étions parvenus à un accord majeur en présence de l?ambassadeur européen, l?Espagnol Moratinos. Cet accord devait être appliqué après les élections israéliennes. Rien n?avait été signé mais on avait abordé tous les grands dossiers : Jérusalem, les frontières, les réfugiés.

Mais c?est bien avant les élections de février, gagnées par Sharon, que vous aviez dit non aux Israéliens.

C?est faux. Encore une fois, vous répétez la version de la propagande israélienne. La question du contrôle des lieux saints était trop importante pour que je décide seul. Face à ce que proposaient les Israéliens, je ne pouvais pas répondre oui ou non sans avoir l?approbation des musulmans mais aussi des chrétiens. A Camp David, il m?était donc impossible de faire une réponse définitive. D?abord, il me fallait l?accord des deux religions concernées.

N?êtes-vous pas en train de jouer sur les mots ?

Les suggestions esquissées à Camp David ont été évoquées à deux reprises. D?abord par le président Clinton, en décembre de l?an 2000: c?est ce que l?on a appelé les « paramètres Clinton ». Et ensuite, lors des discussions de Taba. Donc, il n?y a pas eu de proposition d?un « paquet de négociation ». Ce ne sont que des idées qui avaient été avancées. Elles n?étaient pas suffisamment précises et c?est pourquoi il a fallu les remettre sur le tapis. Ce qui fut fait à Taba. Nous sommes passés très près d?un accord à Taba c?est vrai. Mais c?était en janvier, donc bien après Camp David. C?était trop tard. Ensuite, il y a eu les élections et Barak a été battu par Sharon. Alors, arrêtez de dire que les Palestiniens sont coupables.